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Dans cette ville populaire de la banlieue de Rouen, où un prêtre a été assassiné dans une attaque revendiquée par l’EI, les habitants évoquent la bonne coexistence entre catholiques et musulmans.
Temps de Lecture 5 min.
Il y a deux églises, à Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine-Maritime). L’une discrète, crépi beige, située en bordure de route depuis 1950 près d’un quartier HLM. L’autre, toute en vieilles pierres, nef du XVIe siècle, dont le clocher surplombe une jolie place, ancien cœur du village. Histoire de symbole ? C’est dans la deuxième qu’Adel Kermiche et son complice ont égorgé, mardi 26 juillet au matin, le vieux prêtre Jacques Hamel. Mais c’est la première, où le curé auxiliaire de 86 ans officiait aussi, et dont la particularité est d’être adossée à une mosquée fréquentée par Adel Kermiche, qui incarne tout ce que Saint-Etienne-du-Rouvray et ses 28 000 habitants ne veulent pas devenir : un nid de méfiance entre communautés, comme à Nice, où a eu lieu l’attentat du 14 juillet.
A Saint-Etienne-du-Rouvray, personne n’aurait en effet imaginé, un jour, que les mauvaises haines rattraperaient cette banlieue rouge de l’agglomération rouennaise. Même après le drame, rares sont ceux à ne pas prononcer ces mots qui sembleraient galvaudés ailleurs : « bonne entente », « tranquillité », « calme »… Il faut ainsi écouter Annie et Jean-Claude Geslin, un couple de retraités venu rendre hommage au père Hamel. Sur le parvis de l’hôtel de ville, où s’accumulent les gerbes de fleurs et les mots d’espoir, ils sont intarissables sur leur vie « depuis toujours » à Saint-Etienne-du-Rouvray. Et ils n’ont qu’une peur, en cet après-midi d’été, c’est de perdre cette marque de fabrique locale à leurs yeux : le « vivre ensemble ».
Il faut entendre aussi Eulalie Garcia, esthéticienne de tout juste 20 ans, embauchée dans l’institut de beauté de sa mère, situé en limite du périmètre bouclé par la police. Catholique, pas pratiquante, elle s’était fait baptiser par le père Hamel. Elle avait également fait sa communion avec lui. Elle est « bouleversée » parce qu’elle « se dit que les attentats peuvent arriver partout maintenant, même dans une ville comme la [leur] où tout semblait se passer plutôt bien ».
Depuis toujours, lors de l’Aïd, quand la foule se fait trop grande, l’église ouvre son portail
A Saint-Etienne-du-Rouvray, dans les enfilades de pavillons anonymes, les allées de maisonnettes en brique rouge ou les résidences modernes à deux étages, on vit rive gauche de la Seine avec un taux de chômage de plus en plus écrasant (21 %, selon les derniers indicateurs). Mais, s’il y a un symbole dont tout le monde s’enorgueillissait jusqu’à l’attaque contre le père Hamel, c’est bien cette mosquée Yahia, construite il y a quelques années sur un terrain cédé pour 1 euro symbolique par les sœurs de la paroisse. Un événement à l’époque, vécu comme une véritable victoire du « dialogue interconfessionnel » local.
Au visiteur égaré, la paroisse Sainte-Thérèse offre en effet un visage rare. Située à 3 kilomètres du lieu de l’attentat, on y trouve une église et une mosquée bâties sur une même parcelle, tout juste séparées l’une de l’autre par un grillage. Longtemps, les musulmans de la petite cité voisine du Château-Blanc ont prié dans une pièce insalubre, trop étroite, trop sombre. Mais la bonne volonté des sœurs, très actives dans le quartier, avait permis d’y remédier. Encore aujourd’hui, les fidèles musulmans se garent sur le parking de Sainte-Thérèse pour aller prier. Depuis toujours, lors de l’Aïd, quand la foule se fait trop grande, l’église ouvre son portail, et la pelouse est investie par les fidèles restés dehors. Grâce à une association commune, les volontaires peuvent même partager aide aux devoirs et animations culturelles pour les enfants.
Si le Front national (FN) est en embuscade dans la région rouennaise, gagnant chaque année un peu plus de terrain, il n’a pas vraiment de prise à Saint-Etienne-du-Rouvray. « Les bas prix de l’immobilier permettent parfois en une génération aux primo-arrivants de sauter de la case locataire à celle de propriétaire », assure Fatima El Khili, adjointe au logement de la mairie de Rouen et originaire du quartier, y voyant là une facilité d’intégration. « On parle plus de délinquance que de radicalisation », assure de son côté Gabriel Moba, d’origine congolaise, chargé de la chorale de l’église, membre du conseil municipal et éducateur à la protection de la jeunesse.
Face à cette montée du FN, rares sont ceux, côté maghrébins ou musulmans, à montrer par ailleurs des signes d’inquiétude, comme c’est le cas à Nice. « Des fois, j’ai des soucis avec la police locale pour des contrôles d’identité, j’ai envie d’en découdre, et puis je me calme », témoigne Mohamed (qui a tenu à rester anonyme), 29 ans, employé dans le bâtiment le jour, livreur de repas le soir, habitant du Château-Blanc.
« Ici on est cool, chacun peut faire son jogging comme il veut, les filles peuvent le faire en tenue moulante, ou voilées si elles en ont envie, chacun vit comme il l’entend, illustre ce grand brun athlétique. Ils veulent quoi Daech [acronyme arabe de l’Etat islamique], refaire une guerre des croisés ? »
Côté organisations musulmanes, du président du Conseil français du culte musulman (CFCM), Anouar Kbibech, joint par Le Monde, jusqu’aux responsables locaux rouennais, on assure que l’agglomération n’était pas une région particulièrement exposée aux tensions communautaires ou aux problèmes de radicalisation. La dérive de Maxime Hauchard, ce converti aujourd’hui en Syrie, qui fréquentait une mosquée d’Elbeuf (Seine-Maritime), soupçonné d’avoir décapité au moins un militaire syrien dans une vidéo de propagande diffusée à l’automne 2014, est considérée comme un phénomène marginal. Même si un petit groupe de jeunes ont été repérés dans son sillage.
Localement, par contre, à Rouen comme ailleurs, les responsables musulmans se divisent sur le leadership. On compte environ une trentaine de lieux de culte affiliés en Haute-Normandie. Mais le président du conseil régional du culte musulman a été élu sans les voix de la principale association locale, qui regroupe le plus gros bastion de fidèles, l’Union des musulmans de Rouen. Une association affiliée à l’Union des organisations islamiques de France, proche des Frères musulmans. Toute une mouvance salafiste a du coup pris de l’importance dans le sillage de ces divisions, notamment chez les jeunes adultes, sans toutefois avoir de lieu de culte officiel.
Des affinités religieuses affichées librement, ce 26 juillet au soir, dans le quartier du Château-Blanc, ou à la sortie de la prière de la mosquée Yahia. « Jamais un salafiste ne se permettrait de faire couler le sang d’un innocent », expliquent deux jeunes de 24 ans et 29 ans, portant barbe, djellaba, refusant de serrer la main, et disant adhérer aux idées de la Salafyya. Adel Kermiche, l’un des deux assaillants de l’église qui avait fait un passage en prison, a pu fréquenter par moments la mosquée, reconnaissent-ils. Mais il n’aurait pas dû pouvoir y venir librement, ses idées étant connues de tous, selon eux. « Les dirigeants de la mosquée devraient se renseigner auprès des jeunes qui savent, car après, au lieu de trier le bon grain de l’ivraie, on met tout le monde dans le même sac », arguent-ils dans des critiques à peine voilées.
Une de celles le plus affectée par la fin de ce havre rouennais est inattendue. A un kilomètre du drame habite Latifa Ibn Ziaten, la mère de l’un des militaires tués par Mohamed Merah en 2012. Très engagée, elle milite depuis toujours « pour qu’il n’y ait plus de Mohamed Merah », et surtout pas à Rouen. Familière des visites en prison à titre bénévole pour lutter contre les discours de haine, elle était en passe de signer une convention avec l’administration pénitentiaire pour développer cette activité de façon encadrée.
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