Par François-Guillaume Lorrain
Le 8 juillet 1962, le général de Gaulle et le chancelier Adenauer assistent à une grand-messe dans la cathédrale de Reims. Le lieu de la cérémonie qui couronne l’amitié franco-allemande (re)naissante n’a pas été choisi au hasard. Le 19 septembre 1914, le bombardement du monument par les canons germaniques avait creusé un fossé irrémédiable entre les deux pays. Ce jour-là, le Reich du kaiser Guillaume, qui s’était déjà signalé par l’incendie de la bibliothèque de l’Université catholique de Louvain, une des plus riches d’Europe, gagna définitivement ses galons de barbare, de Vandale et de Hun. Un des fleurons de la civilisation française avait été détruit. Dans un livre magnifiquement illustré, Thomas W. Gaehtgens, qui a fondé le Centre allemand d’histoire de l’art à Paris, revient sur ce tournant majeur, mais oublié sauf à Reims. Sur les faits, un doute demeure : les Allemands avaient-ils juste canonné un objectif militaire, comme ils le prétendront pour se dédouaner, qui avait servi provisoirement de lieu d’observation pour la défense française, ou s’en étaient-ils pris volontairement à un symbole national ? 
Querelle gothique. Là où Gaehtgens fait œuvre d’historien, c’est en recontextualisant culturellement cette tragédie. Pourquoi Reims devint-il le Verdun architectural ? Bien sûr, les rois de France y avaient été sacrés depuis Clovis. Bien sûr, Jeanne d’Arc, appelée justement à la rescousse lors du « miracle » de la Marne de septembre 1914, y avait permis la résurrection de la nation. Mais surtout, le genre même de la cathédrale gothique avait le vent en poupe. Victor Hugo et son best-seller « Les misérables » n’y étaient pas étrangers. Viollet-le-Duc puis Zola, Proust, Barrès l’avaient même érigée en sommet du génie français. « Le monument le plus saint de France » : Barrès désignait Reims en ces termes, à l’heure où le pouvoir, en 1913, après la séparation des Eglises et de l’Etat, s’était engagé par une loi à préserver les édifices religieux. Pendant ce temps, outre-Rhin, on rechignait, depuis Goethe, à laisser à la France la préséance dans l’art gothique. Ainsi fut-il déclaré art allemand, comme en témoigne l’achèvement obstiné au XIXe siècle de la cathédrale de Cologne mené en parallèle à l’unification du Reich. Preuve qu’en matière d’annexion les territoires n’étaient pas seuls concernés. 
Fête nationale. Mais cette querelle artistique faisait écho à une opposition plus profonde. D’un côté, la civilisation française, synonyme de progrès et d’égalité, de l’autre, la Kultur allemande, associée à la violence, la rapacité, l’esprit de conquête et de destruction. Nos écoliers furent fermement invités durant la guerre à plancher sur ce thème. « La lutte engagée contre l’Allemagne est la lutte même de la civilisation contre la barbarie », déclarait, dès le 8 août 1914, Romain Rolland. Dès lors, le bombardement de la cathédrale de Reims devint le symptôme de la barbarie teutonne et d’une nouvelle guerre sans limites. La propagande fit le reste, relayant par les photos, les cartes postales, les caricatures ou les peintures cet outrage d’une France profanée. Rodin, qui sculpta une paire de mains suppliantes « La cathédrale », en vint à comparer le massacre à l’incendie de Rome ou à la chute de Constantinople. 
Pour souligner cette sauvagerie allemande, il fut même question de laisser les ruines en l’état. Mais c’eût été exhiber la preuve d’une vulnérabilité à l’ennemi. On reconstruirait. Grâce aux subsides des Rockefeller, alertés par le président Wilson venu la visiter avant de signer le traité de Versailles, la France put inaugurer une cathédrale flambant neuve. Ce fut une sorte de fête nationale, le 10 juillet 1938. Un an après, tout recommençait. 
Clin d’œil de l’Histoire, le 7 mai 1945, l’Allemagne allait signer sa reddition à Reims. La France n’était pour rien dans ce choix : les Américains y avaient installé leur état-major dans un collège technique devenu aujourd’hui un musée. Plus tard seulement, à l’initiative du général de Gaulle en 1962, la cathédrale, dans un retournement symbolique, serait le premier théâtre de la réconciliation. Un prélude à la poignée de main entre François Mitterrand et Helmut Kohl, là où les hommes et non plus seulement l’art avaient souffert§
« La cathédrale incendiée. Reims, septembre 1914 », de Thomas W. Gaehtgens. Traduit de l’allemand par Danièle Cohn (Gallimard, 336 p., 29 €). 
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