Les pieds dans l’eau. Ou quasiment. C’est le graal, le nec plus ultra sur les plages de la baie des Anges. Notamment les plages privées, où bien avant l’heure d’ouverture – 9 heures, en principe – on fait la queue dans les escaliers et parfois jusque sur la promenade des Anglais pour être sûr d’avoir son matelas en première ligne. Autrement dit, tout près de l’écume.
Sous l’enseigne Blue Beach, Gaëtan, le plagiste, a beau maîtriser rigueur, efficacité et gentillesse, il est parfois submergé par le flot de clients qui s’agglutinent sur les marches, notamment le week-end.
Pourquoi? « Parce que la devise, notamment des touristes, c’est ‘‘near the sea’’ (près de la mer). Sans vis-à-vis et parce qu’il y a davantage d’air. Ici, on ne peut pas réserver d’un jour à l’autre. La règle, c’est: premier arrivé, premier servi. » Ce qui n’empêche pas les usagers de la grande bleue de râler si on leur refuse le saint accès: « Pourquoi lui et pas moi? »
Tous raides dingues de cette première ligne pourtant plus chère, affichant 5 euros de plus que les autres rangées (28 euros le transat seul).
Pour autant, les mordus des matelas têtes de pont ne sont pas toujours les meilleurs consommateurs: « Certains arrivent, étalent leur serviette et leurs affaires, partent et reviennent faire la sieste sans forcément boire ou manger chez nous, ce qui est une perte sèche pour l’établissement. »
Cette tendance ne date pas de la dernière vague. Sous l’enseigne Le Temps d’un été, Vincent Cippolini, directeur de l’établissement, évoque « un phénomène fou ». Il faut être devant tout le monde et « peu importe la différence de prix » (42 euros la première ligne contre 37 les autres).
Si on donne la deuxième ligne, « certains repartent aussitôt ». Mais là, c’est la réservation qui donne le ton et qui est possible: « C’est déjà complet pour demain. »
Le plagiste comprend l’appétence des touristes: « Voir l’horizon à perte de vue, une grande baie magnifique, jouir d’un accès plus proche de l’eau et d’une meilleure proximité pour surveiller les enfants qui barbotent. Grâce à la première ligne, on respire mieux. »
Si la réservation reste le sésame pour lézarder en pole position, le directeur impose aussi des limites: « Si quelqu’un arrive à 9h30, repart en laissant ses affaires et ne revient qu’à 15 heures, je revends le matelas. »
Il est un peu plus de 9 heures à Ruhl Plage et ça bouchonne en silence sur les marches en pierre. Fabien Malacarne, le responsable, est à la caisse. Il sait ce qui l’attend. On donne le top départ.
Une touriste anglaise interroge d’emblée: « C’est possible en premier? » Non. La dame est déçue. Argumente son choix: « Parce que c’est proche de l’eau. »
Un autre vacancier la suit: « Have you first line? » Là encore, même réponse: « Non, c’est complet. »
Et ça commence à devenir complet aussi sur les autres lignes.
« En principe, je ne prends pas de réservation, explique Fabien, mais j’accorde ce droit à mes clients membres. Ceux qui viennent sur une longue période, qui sont anciens, fidèles. Oui, c’est à ma discrétion et à celle du responsable de la plage de donner la priorité à ceux qui nous suivent. Pareil pour les clients d’hôtels partenaires. C’est prépayé, il y a une réduction et une place en première ligne si la direction de l’hôtel l’a demandé via un groupe WhatsApp. Sinon, on applique la règle du premier arrivé, premier servi. C’est pour cela qu’il y a la queue dans l’escalier. »
Cinquante-deux matelas en première ligne. Sans personne devant.
« C’est comme un appartement avec vue mer. Et lorsqu’il fait très chaud, il y a beaucoup plus d’air que derrière car il n’y a pas le filtre des parasols. Vouloir ce positionnement stratégique obéit à une question de visibilité et de confort. C’est vrai pour les locaux, les étrangers, les habitués, mais il y a plus de demande que d’offre. S’il n’y a plus de place, il n’y a plus de place. Évidemment, certains râlent parce qu’ils ont attendu pour rien. »
Et les petits filous qui marquent leur territoire avec un drap de bain et disparaissent pour aller faire des courses ou siroter une boisson ailleurs?
« C’est très simple, on peut aller et venir à sa convenance, de 9h à 11h, mais après cette tranche horaire, s’il n’y a personne sur le matelas, je le loue à un autre client. Mais chez moi, les premières lignes sont mes meilleurs clients. »
Le prix: 35 euros et 42 avec la serviette. Pour les autres rangs, c’est 30 euros. Le parasol est inclus.
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