1 945 euros nets par mois. Tel est le revenu moyen d’Émilie*, agent immobilier indépendant à Paris. À 28 ans, cette commerciale s’est spécialisée depuis trois ans dans la vente de logements de luxe, où des biens d’exception se vendent et s’achètent contre plusieurs millions, voire plusieurs dizaines de millions d’euros. Un univers de strass et de paillettes bien éloigné de sa réalité quotidienne.
Mandataire indépendante, rattachée à une agence immobilière, elle gère un portefeuille d’appartements, de maisons et même d’hôtels particuliers, et perçoit une rémunération exclusivement fondée sur les commissions de ses ventes – entre 3 et 8 % du prix de vente total du bien, en moyenne, en France. Or, sans vente, pas de commission, et sans commission, pas de salaire…
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Dans ce secteur ultra-concurrentiel à Paris, avec un marché plutôt calme en 2025 « l’immobilier est tributaire de la politique économique française, catastrophique en ce moment… », souffle-t-elle –, les mois se finissent sur le fil. « Vivre avec 1 945 euros à Paris, ce n’est pas grand-chose… Heureusement, j’ai mes parents pour me soutenir », glisse la jeune femme.
En tant qu’indépendante, Émilie est autoentrepreneuse : elle déclare son chiffre d’affaires, s’acquitte de ses cotisations sociales et ses impôts, après avoir déjà reversé la moitié de sa commission à son agence de rattachement et réglé la TVA. En 2025, elle a généré 70 000 euros de chiffre d’affaires. Mais au final, « je ne touche réellement qu’un tiers de cette somme », s’agace Émilie.
Fille et petite-fille de chefs d’entreprise et d’entrepreneurs, Émilie peine à masquer sa contrariété au sujet de la fiscalité des indépendants : « C’est une catastrophe. Je verse 1 000 euros de cotisations et d’impôts par mois ! Selon moi, il n’existe pas un seul pays en Europe qui déteste autant la jeunesse désireuse d’entreprendre que la France. Le système est conçu de telle manière que lorsqu’on prend des risques, on se fait fiscalement massacrer. Je le vois aussi parmi mes proches : nous sommes tous massacrés dès lors que nous voulons créer de la richesse. Dès que j’en aurai l’occasion, j’aimerais partir dans un autre pays, comme en Andorre. »
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Il y a quelques années, après des études dans le luxe, Émilie, désireuse de devenir entrepreneuse, s’est lancée dans l’immobilier, son frère et sa sœur étant déjà installés dans ce milieu. En intégrant cet univers, elle y a trouvé une dimension sociale et humaine inattendue. « Nous ne vendons pas une paire de chaussures ou un sac à main : nous vendons des appartements, des lieux où des personnes ont construit une partie de leur histoire et où d’autres vont créer leurs souvenirs. Nous participons, d’une certaine manière, à la vie des gens. Puis, avoir des projets avec des acquéreurs, les accompagner jusqu’au moment où ils vont effectuer des travaux sur des biens complètement à rénover, c’est tellement gratifiant ! », estime-t-elle. Mais ces clients lui rendent-ils son investissement personnel ? Pas toujours : les agents immobiliers figurent parmi les métiers les plus détestés de France, souvent vus comme des rapaces, des vautours.
Elle se lâche : « C’est un métier ingrat : on ne nous aime pas. C’est un fait. Les Français ne nous aiment pas parce qu’ils n’aiment pas l’argent. C’est un véritable problème. Les professions où l’on peut générer beaucoup d’argent sont immédiatement pointées du doigt, d’autant plus dans notre cas. » Si Émilie gagne un salaire légèrement inférieur au salaire médian des Français – 2 190 euros nets mensuels en 2025 pour un salarié dans le privé –, les agents immobiliers chevronnés peuvent quant à eux gagner des salaires bien supérieurs (plus de 6 000 euros nets pour les indépendants les plus expérimentés). Une image d’agents immobiliers très aisés que les émissions télévisées comme L’Agence (diffusée sur TMC) ont accentuée.
Selon Émilie, « certains pensent que nous gagnons énormément en ouvrant simplement des portes. Ils n’ont aucune idée de la réalité et ne cherchent pas à la connaître. En France, nous subissons une véritable aversion à l’égard des agents immobiliers : nous représentons le capitalisme. Une partie de la population ne souhaite pas avoir affaire à nous et considère notre travail inutile. » D’où l’essor des plateformes comme PAP. En France, un tiers des transactions immobilières se font entre particuliers. Économiser les frais d’agence est d’ailleurs la première raison pour laquelle 59 % de ces derniers se passent d’agents immobiliers, selon un baromètre du spécialiste de l’évaluation immobilière Meilleurs Agents.
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Émilie dénonce aussi l’idée que les agences immobilières surévalueraient des biens immobiliers dans l’objectif d’obtenir de plus grosses commissions. « C’est bien plus rare qu’on ne le pense, souligne-t-elle. Si un bien est surestimé, c’est très souvent parce que le propriétaire en veut un certain prix. » Il revient aux agents d’expliquer la réalité du marché aux propriétaires, mais certains sont persuadés de se faire « manipuler » par eux. « Or, c’est faux, car nous préférons que tout parte au prix fort. Quoi qu’il arrive, si l’on écoute les gens, c’est toujours la faute de l’agent immobilier. »
Pour générer 70 000 euros de chiffre d’affaires annuel, Émilie a vendu sept biens immobiliers et géré une vingtaine de biens, dont certains valant plusieurs dizaines de millions d’euros. Mais ces chiffres masquent un temps de travail important et une disponibilité constante. Travaillant en semaine de 9 heures à 19 heures, elle navigue entre prospection téléphonique à son bureau et visites de biens immobiliers, tout en restant disponible même le week-end. « Ce n’est pas très simple de couper avec le travail. Il y aura toujours des clients auxquels il faut répondre. »
Ses rentrées d’argent sont, elles, très irrégulières, la jeune femme pouvant enchaîner quelques mois sans revenus. « Il m’est arrivé de passer un mois et demi à essayer de vendre un appartement à trois millions d’euros – soit 100 000 euros de commission – sans succès… Le rapport temps-gain dans notre métier n’est pas aussi intéressant qu’on le pense et cela génère une pression quotidienne. Il faut constamment trouver de nouvelles affaires », appuie la Parisienne.
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Pour la soulager, ses parents lui versent entre 600 et 1 000 euros par mois – un total de 10 000 euros en 2025, soit une moyenne de 833 euros. « Heureusement que j’ai des parents extraordinaires… », glisse-t-elle. Elle peut aussi compter sur le soutien de la Caisse des allocations familiales qui lui verse 150 euros par mois d’aides au logement (APL). « Dieu merci, c’est la seule aide que j’ai réussi à conserver, laissez-la-moi », commente-t-elle. Au total, elle dispose donc d’un revenu d’environ 2 900 euros.
Tout cet argent lui sert principalement à régler son loyer, qui s’élève à 1 350 euros pour un 35 m². C’est 69 % de son salaire. « Attendez un peu de connaître le montant de mes mensualités d’électricité… » : 159 euros. « Ma propriétaire refuse de me changer les radiateurs. Or, qu’y a-t-il de plus contrariant que d’avoir un agent immobilier comme locataire ? Je suis en justice avec elle », glisse-t-elle.
Le reste de ses dépenses se compose de courses alimentaires (400 euros), de restaurants (300 euros), de transports en commun et d’Uber (200 euros), ainsi que de shopping (150 euros) et d’un abonnement à une salle de sport (80 euros). Quant à ses abonnements Internet, téléphonique et streaming, tout est pris en charge par ses parents. Ainsi, au vu de cette gestion budgétaire, Émilie n’arrive pas à épargner. Elle possède cependant un livret d’épargne abondé par ses parents pour un futur apport immobilier.
Oui, Émilie l’assume : elle aime l’argent. « Lorsqu’on exerce ce métier, on aime l’argent. J’ai toujours trouvé cela très étrange que des agents immobiliers votent à gauche et prétendent ne pas aimer l’argent : c’est un métier d’argent. » Comme objectif pour l’avenir, Émilie souhaiterait continuer à développer son réseau et son activité dans l’immobilier de luxe afin d’être indépendante financièrement : « J’aimerais pouvoir enfin me dégager un salaire qui me permette de mener ma vie de rêve. »
*Le prénom a été modifié à la demande de l’intéressée.
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patachon 15:51 et 16:09 15:51 ??? vous devriez lire qq livres qu’il m’est arrivé de conseiller sur ce forum…. comme « …
CAIUS06 15/01/2026 • 05h34 "…mais l’article évoque des biens haut de gamme…", écrivez vous… " elle gère un porte…
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