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La population étudiante est en croissance constante en France depuis les années 2000. Dans un contexte de pénurie de logements abordables à destination des étudiants, plusieurs grands plans nationaux ont établi des objectifs quantitatifs en matière de construction de logements, et certaines grandes villes universitaires ont adopté des politiques locales en matière de logement étudiant. Cet article propose une comparaison des processus d’institutionnalisation des politiques de logement étudiant dans les métropoles de Lyon et de Lille. Il s’appuie sur une enquête qualitative constituée d’entretiens semi-directifs et d’une analyse documentaire. Bien que les deux territoires investigués disposent de documents stratégiques pour planifier le logement social étudiant, leurs mises en œuvre diffèrent grandement. La première partie de l’article analyse les modalités de gouvernance locale. Si la Métropole de Lyon a pu mettre en place, dès 2010, une gouvernance du logement social étudiant appuyée par un cadre réglementaire et issu d’une démarche partenariale, la Métropole de Lille a récemment construit un dispositif de gouvernance inspiré de l’expérience lyonnaise. La deuxième partie décrit des degrés d’institutionnalisation différents dans les politiques locales, qui s’expliquent par l’historique de la mise à l’agenda et la stabilisation des relations entre les acteurs des territoires.
The student population in France has been steadily growing since 2000. Confronted with the shortage of affordable housing for students, several major national plans set quantitative targets for housing construction, and some major university cities adopted local student housing policies. This article compares the institutionalisation of student housing policies in the metropolises of Lyon and Lille. The research methods encompass a qualitative survey based on semi-structured interviews and document analysis. Although the two areas investigated have strategic documents for planning student social housing, the policies implemented differ significantly. The first part of the article examines the local governance arrangements implemented in the two metropolises. While the Métropole de Lyon was able to implement collaborative governance of student housing as early as 2010, supported by a regulatory framework arising from a partnership approach between the various stakeholders involved in this local policy, the Métropole de Lille has recently introduced a governance system inspired by the Lyon experience. The second part explores the differing degrees of institutionalisation of local policies, which are particularly affected by the history of the agenda and the stabilisation of relations between local stakeholders.
1En France, la question du logement des étudiants en France a connu, ces dernières années, un regain d’attention dans la littérature scientifique (Alamel et Santana-Bucio, 2020 ; Alamel, 2022 ; Alamel, Ferry et Tenret, 2024 ; Driant, 2016 ; Morhain, 2023). Premier poste de dépense du public étudiant (Belghith, Couto et Rey, 2023), le logement est à la fois considéré comme un frein majeur à l’accès aux études supérieures (Castell et al., 2016) et comme un élément central dans le processus de transition vers la vie adulte (Galland, 2011 ; Maunaye, 2010). En croissance de 39 % depuis 2000, le nombre d’étudiants inscrits dans un établissement d’enseignement supérieur avoisine les 3 millions d’individus1 alors que, dans le même temps, l’offre en résidence étudiante dédiée est, elle, estimée à 350 000 places (Sénat, 2021), dont la moitié relève de l’offre sociale gérée par l’opérateur historique de l’État, le CROUS (Centre régional des œuvres universitaires et scolaires). Cette différence structurelle entre une trop faible capacité d’accueil des résidences étudiantes et une population en hausse continue n’est toutefois pas un phénomène nouveau. En effet, lors des deux dernières décennies, de nombreux plans et programmes nationaux d’envergure – par exemple, Anciaux 1 (2004), Anciaux 2 (2008), plan 40 000 (2013) et plan 60 000 (2018) – se sont succédé pour pallier la pénurie croissante de logements des étudiants. Les bilans de ces plans qui visaient à développer l’offre nouvelle et à rénover les logements vétustes sont relativement contrastés (Driant, 2016). En effet, de nombreuses métropoles françaises disposent d’un marché du logement tendu (par exemple à Paris, Toulouse, Lille, Lyon et Bordeaux) où les étudiants peinent à se loger. Cela peut apparaître contradictoire dans un contexte où la présence d’établissements de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESR) contribue de façon croissante à l’attractivité des territoires métropolitains (Ingallina, 2017), en tant que ressource stratégique à la production urbaine (Van den Berg et Russo, 2004).
2La présence substantielle des étudiants dans les territoires est inhérente au processus de métropolisation. Bien qu’elle ne soit pas uniquement l’apanage des principales métropoles françaises, celles-ci concentrent en effet la majorité des étudiants et de l’offre de formation de l’ESR (Baron, 2009, 2010). Les étudiants sont devenus un public à attirer pour de nombreux territoires2. En témoigne le classement des « villes étudiantes » effectué par le magazine L’Étudiant et dont les résultats sont souvent relayés dans les presses locales. Par ailleurs, la construction de résidences étudiantes, classées comme « logements sociaux » par la loi Solidarité et renouvellement urbain (SRU)3, constitue un atout pour les villes. Grégoire Fauconnier (2019) met en évidence les stratégies de certaines communes des Yvelines qui favorisent le logement étudiant pour atteindre leur quota de logements sociaux, tout en atténuant volontairement le processus de mixité sociale.
3Si l’État définit la politique de logement à travers la réglementation et les objectifs de production (Lévy et Fijalkow, 2010), les acteurs locaux jouent également un rôle stratégique dans le processus de mise en œuvre (Bourgeois, 2013 ; Gimat, 2017 ; Quilichini, 2002). C’est notamment le cas des établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) dont les compétences dans le domaine du logement se sont considérablement élargies depuis la fin des années 1990, avec notamment les lois Chevènement de 1999, SRU4 de 2000, Duflot de 20135, ALUR6 de 2014 et ELAN7 de 2018 (Collectif API, 2023 ; Estèbe, 2004 ; Ibanez, 2014 ; Madoré, 2004). Notamment par la délégation des aides à la pierre à partir de 2004 (Driant, 2020), ces lois successives ont permis d’accroître la capacité d’action des intercommunalités par la définition des programmes locaux de l’habitat (PLH) et la production des logements (sociaux). Depuis 2005, toute réalisation de PLH par les EPCI doit obligatoirement intégrer dans son diagnostic des indicateurs sur les besoins en logement des étudiants, secteurs publics et privés confondus, ainsi que des outils de planification et de programmation. Quant aux communes, elles occupent une place toujours cardinale dans l’attribution des logements sociaux, ce qui leur permet de conserver leur maîtrise du peuplement (Desage, 2016).
4Les politiques de logement étudiant se situent à l’intersection des politiques du logement et des politiques universitaires. Le logement étudiant, par sa localisation et sa forme, est intrinsèquement lié à la présence de l’offre d’enseignement supérieur et de recherche dans les territoires. Selon Myriam Baron (2010), la carte universitaire française a connu des transformations notables depuis les années 1960 en s’ouvrant progressivement vers les villes moyennes : La Rochelle, Vannes, Dunkerque ou encore Arras. Nonobstant, ce sont bien les grandes villes telles que Paris, Lyon, Lille, Marseille, Toulouse, Grenoble, Rennes ou encore Montpellier qui concentrent une part considérable d’établissements d’enseignement supérieur. Par ailleurs, les quatorze métropoles issues de la loi MAPTAM8 de 2014, telles que Bordeaux Métropole, Brest Métropole, la Métropole de Lyon, la Métropole européenne de Lille ou encore Strasbourg Eurométropole, ont renforcé leurs interventions dans le domaine de l’enseignement supérieur par la production de documents stratégiques9 (Lafon, 2017). Un rapport de Campus France (2022) insiste sur le rôle essentiel des métropoles, en complément des dispositifs régionaux existants et des stratégies des établissements de l’ESR, dans l’accueil des étudiants et des chercheurs internationaux. La mise en œuvre de la politique du logement étudiant en est un levier important. Les métropoles sont donc des acteurs en charge de la politique locale de l’habitat et de l’enseignement supérieur. En tant que territoires accueillant des pôles universitaires et institutions, les métropoles qui concentrent un bassin de population plus important que celui des EPCI représentent donc une échelle pertinente pour aborder la question du logement étudiant dans une démarche transversale.
5La promulgation de la loi MAPTAM, qui a notamment permis la création de la Métropole européenne de Lille (MEL) et de la Métropole de Lyon au 1er janvier 2015, a accéléré le transfert de certains pouvoirs et compétences détenus par l’État vers les collectivités locales, tels les EPCI. Ces dernières sont devenues cheffes de file dans le domaine de l’habitat (Verpeaux, Rimbault et Waserman, 2018), dotées d’une pleine capacité à répondre aux besoins de logements sur leurs territoires respectifs. Dans cette nébuleuse d’acteurs investis dans les politiques publiques locales, Fabien Desage et David Guéranger (2011) assurent toutefois que le développement des EPCI a surtout raffermi les pouvoirs politiques détenus par le maire, garant des intérêts communaux et de son fonctionnement. Le double jeu du maire/élu métropolitain permet une neutralisation des différends politiques en amont, voire la résolution de « problèmes » qui pourraient impacter sa commune (Le Saout, 2015 ; Desage, 2009).
6C’est précisément à cette échelle métropolitaine que l’analyse des politiques du logement estudiantin sous l’angle de l’institutionnalisation nous paraît la plus pertinente. Qualifié de « processus issus d’affrontements entre des acteurs stratégiques qui cherchent à défendre leurs intérêts dans des cadres institutionnels relativement contraints, mais qui assurent le support de l’action » (Aguilera, 2015, p. 63), le concept de l’institutionnalisation des politiques publiques met en exergue les modalités d’action, tout comme les représentations sociales qui leur sont associées. Les travaux de Vincent Dubois (1999, 2012, 2014) sur l’institutionnalisation des politiques culturelles renseignent sur le partage des rôles des acteurs ainsi que sur les formes de coopération et de confrontation régissant la mise en œuvre de ces politiques. Par ailleurs, Thomas Aguilera (2015) rappelle que divers facteurs imbriqués dans la maturation des pratiques des acteurs, tels que l’ancienneté, leur périmètre, leur réflexivité et la connaissance des cibles, peuvent contribuer à expliquer les différents degrés d’institutionnalisation d’une politique publique.
7Alors que l’enjeu du logement des étudiants a longtemps été ignoré dans les politiques locales (Cordier, 2011), cet article questionne la manière dont il est abordé dans deux grandes métropoles françaises. À partir d’un même cadre national, quelles sont les pratiques et les politiques locales ? Quels modes de gouvernance sont privilégiés pour gérer la question du logement étudiant ? Dans quelle mesure les politiques auxquelles elle donne lieu se sont institutionnalisées ? Nous avançons ici l’hypothèse que l’antériorité du portage politique de ces sujets, mais aussi des modalités de collaboration des acteurs institutionnels et des communes au sein des métropoles, joue un rôle déterminant sur ces politiques locales (et notamment sur le nombre de logements produits).
8Cette analyse du logement étudiant s’appuie sur une comparaison entre les métropoles de Lille et de Lyon. Celles-ci ont été retenues pour leurs dynamiques similaires (voir partie Présentation des terrrains d’enquête). Des méthodes qualitatives sont mobilisées, comme l’analyse documentaire de matériaux internes et issus de la littérature grise. Cette analyse est complétée par des entretiens semi-directifs avec des élus et des techniciens (sept à Lyon, six à Lille). Dans une première partie, nous mettrons en lumière les enjeux de gouvernance (instances politiques et techniques, et modalités de pilotage de la politique locale) dans la mise en place des documents de planification du logement étudiant dans les deux métropoles. Dans un second temps, nous soulignerons comment les modalités de coopération entre les communes peuvent impacter l’institutionnalisation d’une politique locale du logement pour les étudiants.
9Si la région parisienne reste le premier foyer d’accueil du nombre d’étudiants en France, les deux métropoles étudiées, celles de Lyon et de Lille, représentent respectivement les 2e et 3e pôles étudiants avec 174 903 étudiants (soit environ 12 % de la population métropolitaine) pour la Métropole de Lyon et 122 946 étudiants (soit environ 10 % de la population métropolitaine) pour la Métropole européenne de Lille (MEL) ; voir tableau 1.
Tableau 1. Comparaison entre les terrains d’études sur le logement et les effectifs étudiants
Sources : MESRI 2019, MESRI 2020a (https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/fr/atlas-regional-effectifs-etudiants), INSEE 2018 (Données issues de l’évolution et de la structure de la population produit en 2018 par l’INSEE pour la Métropole de Lyon et la Métropole Européenne de Lille), CLAMEUR 2021(https://clameur.fr/tendances-du-marche/les-tendances-des-metropoles/), ADULM 2018, UrbaLyon 2022. Compilé par les auteurs, % arrondis à l’unité.
10Concernant la distribution résidentielle des populations étudiantes sur ces deux territoires, les effectifs étudiants ne sont pas exclusivement concentrés dans les villes-centres. Dans le cas de la MEL, qui a connu une hausse significative (+ 28 %) des étudiants résidant sur son territoire entre 2006-2007 et 2018-2019 (MESRI, 2020b), les communes de Roubaix (dont 12 % de la population totale est étudiante), Tourcoing (3 %) et Villeneuve-d’Ascq (66 %) accueillent près de la moitié des étudiants de la métropole. Alors qu’à Villeneuve-d’Ascq, le campus de la Cité scientifique concentre 70 % de l’offre en logement social CROUS (voir figure 2), 80 % des étudiants résidant à Lille sont logés dans le parc privé (+ 15 % entre 2008 et 2018). Cette forte concentration d’une population jeune dans certains quartiers lillois (Vieux-Lille, Vauban, Moulins et Wazemmes) tend à exacerber le développement d’un processus de studentification (Alamel, 2022), c’est-à-dire des transformations urbaines aux effets sociaux, économiques, démographiques et culturels engendrées par l’importante présence résidentielle du public estudiantin dans des quartiers (Revington, 2021 ; Smith, 2009 ; Smith et Hubbard, 2014).
Figure 1. Offre de logements dédiés aux étudiants dans la Métropole européenne de Lille
Source : ADULM, 2018 (modifié par les auteurs).
11La Métropole de Lyon a également connu une hausse de ses effectifs d’étudiants inscrits sur le territoire avec une augmentation de 37 % entre les années universitaires 2008-2009 et 2018-2019 (MESRI, 2021). En 2021, la répartition des étudiants dans les établissements d’enseignement supérieur de la métropole lyonnaise est concentrée dans les communes centrales et dans quelques communes périphériques. En effet, 62 % des étudiants inscrits dans la métropole étudient dans un établissement situé dans un des arrondissements de Lyon, 18 % des dans un établissement à Villeurbanne, 8 % à Bron et 6 % à Écully (MESRI, 2021).
12La Métropole de Lyon compte 36 108 places de logements dédiées aux étudiants en 2021. Ce parc de logement dédié, géré par des opérateurs sociaux (comme le CROUS) et des acteurs privés (résidences étudiantes), est en capacité d’accueillir 20 % de la population étudiante ; 87 % des places de ce parc sont situées dans les communes centrales de Lyon et de Villeurbanne (OTLE10, 2022).
Figure 2. Offre de logements dédiés aux étudiants dans la Métropole de Lyon
Source : OTLE UrbaLyon, 2022 (modifié par les auteurs).
13Les modalités de coopération entre les acteurs locaux façonnent les conditions de la mise en œuvre de la politique locale et son institutionnalisation dans les deux métropoles étudiées. Or, le portage politique des sujets étudiants diffère fortement sur les deux terrains d’études. À Lyon, la politique locale du logement étudiant est le fruit d’une collaboration de longue date entre les acteurs de l’enseignement supérieur et du territoire. La Métropole européenne de Lille s’est inspirée de cette première initiative lyonnaise pour développer sa propre gouvernance et un schéma stratégique.
14Notons d’abord que la Métropole de Lyon est une collectivité territoriale à statut particulier. Elle réunit sur son territoire des compétences autrefois détenues par la communauté urbaine de Lyon et le département du Rhône. Cette substitution du rôle du département par la Métropole de Lyon en fait un modèle de la décentralisation territorialisée (Fontaine et Verhage, 2018 ; Frinault, 2019) et une exception dans le paysage des métropoles françaises. Ce statut est notamment susceptible d’impacter le rôle des communes dans l’action publique locale.
15L’agglomération lyonnaise est souvent décrite comme un territoire précurseur en matière de politique du logement étudiant11. Au-delà de la compétence des intercommunalités (programme local de l’habitat, aides à la pierre), la thématique spécifique du logement étudiant est traitée par la Métropole de Lyon12 en lien étroit avec la politique universitaire locale. En 2010, l’adoption d’un Schéma de développement universitaire (SDU) est le fruit d’une démarche partenariale unique en France. Pour la première fois, une collectivité locale et un Pôle de recherche et d’enseignement supérieur (PRES) s’associent pour élaborer une stratégie partagée du développement universitaire en cohérence avec le territoire.
16L’adoption de ce schéma s’inscrit dans le cadre d’un partenariat étroit entre la communauté urbaine de Lyon et les acteurs de l’enseignement supérieur depuis les années 1990. En effet, dès 1992, un schéma directeur intitulé Lyon 2010 pointe le rôle de l’enseignement supérieur dans le développement économique du territoire. Depuis, les établissements d’enseignement supérieur se sont fédérés à travers plusieurs instances : le Pôle universitaire lyonnais en 1995, le PRES en 2007, l’Université de Lyon comme une communauté d’universités et établissements depuis 2015, puis la COMUE Lyon Saint-Étienne depuis 2023. Cette structuration est d’ailleurs encouragée politiquement par la communauté urbaine de Lyon (Morhain, 2023).
17Dans cette tradition partenariale entre les acteurs de l’université et la communauté urbaine puis la Métropole de Lyon, le SDU occupe une place centrale dans la définition de la politique locale de logement étudiant. Ce schéma a été adopté par le conseil communautaire du 25 octobre 2010 et s’accompagne de la mise en place d’un programme d’investissement de 25 millions d’euros. Au travers du SDU, le Grand Lyon et ses partenaires ont souhaité réorganiser les thématiques universitaires de façon plus cohérente et lisible à l’échelle de la métropole. Ce schéma s’articule autour de trois axes stratégiques : renforcer l’attractivité internationale et la visibilité de l’Université de Lyon, développer l’insertion et les synergies entre l’université et son territoire, et faire de Lyon une métropole universitaire accueillante. C’est dans ce dernier axe que se trouvent les points spécifiquement consacrés au logement étudiant : une métropole « accueillante » dans la mesure où elle offre une qualité de vie étudiante élevée grâce à l’accessibilité aux équipements, ainsi qu’une offre de logement adaptée aux besoins des étudiants. En plus d’orientations générales, le SDU annonce la construction d’un projet spécifique à chaque campus de l’agglomération lyonnaise.
18Bien qu’il soit un document spécifique à l’échelle métropolitaine, le SDU est aussi en lien avec d’autres dispositifs en faveur du logement étudiant créés à des échelles variées. Par exemple, ce document apporte de nouveaux objectifs sur le territoire local, mais a également permis de valoriser différentes actions menées à l’échelle nationale à travers le plan Campus lancé en 2008. Ce document a donc une vocation de centralisation des actions et des échelles dans un même document thématique selon une technicienne :
Il y avait une bonne part des objectifs qui étaient de la retranscription des projets qui étaient prévus dans le cadre du plan Campus. Le contexte était déjà particulier, le SDU a servi à valoriser certaines actions et certains objectifs qui étaient mis en œuvre ou menés par ailleurs. C’est aussi un des rôles du SDU ! C’est de mettre au même endroit des politiques et des actions qui concernent différents champs. (Entretien 11, technicien·ne, Métropole, Lyon)
19Le SDU est considéré comme un document novateur parce qu’il s’agit du premier document stratégique de cette nature en France, mais aussi parce qu’il a conduit à la construction d’une gouvernance du logement social étudiant dès 2011. Cette instance de gouvernance du logement social étudiant est composée de représentants de différentes institutions dont l’Université de Lyon, l’État représenté par le rectorat, le conseil régional Auvergne-Rhône-Alpes, la Métropole de Lyon, les Villes de Lyon et de Villeurbanne, le CROUS de Lyon et d’ABC HLM (groupement des bailleurs sociaux implantés à Lyon). Un acteur qui participe à cette gouvernance du logement social étudiant en décrit les modalités :
Sur le logement étudiant, on a quelque chose d’assez large qui permet de couvrir un peu tous les champs. Les représentants de l’État avec le rectorat, la DREAL et la DDT qui instruit. La région, les grosses communes productrices de logement étudiant, c’est-à-dire Lyon et Villeurbanne. Le rectorat, voilà. Donc c’est l’instance la plus large. On a aussi les bailleurs sociaux et le CROUS qui sont des « bénéficiaires » de la production immobilière, ou l’origine de la production immobilière. On peut avoir des rapports avec des gestionnaires purs et durs de logement étudiant, avec des promoteurs. Mais ils ne sont pas associés aux décisions qui sont prises. (Entretien 8, technicien·ne, Métropole, Lyon)
20Plusieurs entretiens décrivent les mêmes modes de gouvernance, à travers deux comités aux fonctions bien distinctes : un comité technique et un comité de pilotage. Le comité technique est piloté par la Direction départementale des territoires (DDT) du Rhône et a pour objectif de mener un dialogue constant entre les différents partenaires cités précédemment, afin notamment de suivre l’avancement et le financement des projets de construction de logement étudiant, ainsi que d’identifier de nouvelles opportunités d’opérations. Le comité de pilotage est une instance politique, présidée par la préfecture et la Métropole de Lyon. Il a pour objectif d’orienter la politique d’agglomération en matière de logement social étudiant et de veiller à la mise en œuvre du plan 40 000 logements à l’échelle locale.
21L’extrait d’entretien décrit différentes postures des acteurs au sein de ces deux instances techniques. L’acteur interrogé fait état d’institutions « bénéficiaires » de la production de logement étudiant comme les bailleurs sociaux et le CROUS, qui sont par ailleurs associés à la gouvernance, lorsque d’autres bénéficiaires comme les acteurs privés ne sont pas impliqués dans les instances techniques et politiques.
22La représentation de certains acteurs publics interroge également. Seules les communes de Lyon et Villeurbanne participent aux instances de gouvernance : elles sont décrites comme les territoires qui concentrent la plus grande offre de logements à destination des étudiants. Pourtant, d’autres communes de la Métropole de Lyon comme Bron ou Écully accueillent plus d’étudiants en proportion de leur population, et ne sont pas représentées. Aucun acteur interrogé dans le cadre du terrain d’enquête n’a évoqué d’autre argument que la concentration d’offres de logement étudiant dans ces deux communes.
23À travers la description de la gouvernance du logement social étudiant par les acteurs, un des objectifs est celui d’une valorisation de mesures mises en œuvre dans le cadre des plans nationaux (plan 40 000 notamment). La mise en œuvre d’une gouvernance du logement étudiant et de deux instances techniques et politiques a également pour objectif de renforcer les relations entre les différents acteurs ayant des compétences sur ce sujet pour améliorer et accélérer la production du logement social étudiant dans la Métropole de Lyon. Pour autant, le SDU reste un document peu doté financièrement par rapport à d’autres politiques locales13. Cette initiative lyonnaise à partir de 2010 a largement inspiré le dispositif de gouvernance construit dans la Métropole européenne de Lille.
24En matière de politique du logement estudiantin, la métropole lilloise s’est longtemps reposée sur les orientations à la fois édictées par des programmes nationaux tels que le plan 40 000, le plan 60 000 et le plan Campus, et régionales telles que le contrat de plan État-Région (CPER). Le CPER 2015-2020 de l’ancienne région du Nord–Pas-de-Calais a notamment facilité la réhabilitation de deux résidences vétustes du CROUS à Villeneuve-d’Ascq : Hélène Boucher et Albert Camus. À l’échelle intercommunale, l’élaboration du Schéma de cohérence territoriale (SCOT), initié en 2008 et finalement adopté en 201714, avait permis l’institution d’une gouvernance regroupant divers acteurs locaux de l’ESR tels que les établissements (les trois universités publiques de l’époque15 et l’Université catholique de Lille), le CROUS de Lille, la MEL, la chambre de commerce et d’industrie, et le MEDEF. Ce regroupement d’acteurs a principalement abouti à la production d’éléments de diagnostic et de projection sur la place de l’ESR dans le SCOT de Lille Métropole. Toutefois, c’est réellement à partir de la fin des années 2000 que la construction de la gouvernance métropolitaine lilloise du logement estudiantin s’est accélérée, et ce, en grande partie grâce au déploiement de la démarche lyonnaise.
25En effet, par son caractère partenarial innovant, la stratégie du développement universitaire mise en place dans le Grand Lyon a suscité l’intérêt de la métropole lilloise. S’apparentant à un phénomène de circulation de l’action publique (Jobard et al., 2020), le SDU lyonnais a fortement inspiré l’élaboration du Schéma métropolitain de l’enseignement supérieur et de la recherche (SMESR) lillois, adopté en 2016. Ce phénomène de circulation transparaît notamment dans un entretien avec un technicien d’une institution publique lilloise, qui a suivi ce dossier depuis sa genèse :
Il y a quelques années, quand Lyon a mis en place son « schéma de développement universitaire », on a trouvé ça génial. Quand je dis « nous », c’est l’institution. Nous, on s’est dit « c’est exactement la façon dont on a envie de prendre la question universitaire dans la métropole lilloise », au-delà de la question du logement mais plus globalement […]. Quand on a vu ce qui se passait sur le SDU de Lyon, on a fait un aller-retour à Lyon. On avait rencontré quelqu’un de la communauté urbaine de Lyon et quelqu’un de l’agence de Lyon pour nous présenter cette démarche qui nous paraissait vraiment pertinente. Ils nous ont expliqué que ce qui était important, ce n’était pas tant le document produit à la fin mais vraiment le dispositif d’animations mis en place, de connaissances mutuelles, de partage d’une vision, etc. Donc, on est revenus à Lille avec ça. On a eu un arbitrage politique favorable pour nous dire : « Allez-y, banco ! » (Entretien 1, technicien·ne, institution publique, Lille)
26Co-construit par une myriade d’acteurs (établissements de l’ESR, Région, MEL, agence d’urbanisme de Lille, CROUS, etc.), le SMESR est un document visant à recentrer la focale au niveau intercommunal en identifiant de nombreuses priorités telles que l’amélioration des conditions de logement des étudiants16, la réalisation d’un diagnostic du logement estudiantin ou encore le développement d’une gouvernance partagée. En ce sens, la MEL a organisé en janvier 2019 les Rencontres du logement étudiant afin de réunir les acteurs métropolitains investis sur cette thématique. Les échanges produits lors de ces rencontres, conjugués à l’adoption du SMESR, ont permis d’alimenter l’élaboration d’une feuille de route partenariale du logement des étudiants pour un nouveau PLH, adopté par le conseil métropolitain lillois en juin 2022. Parmi les axes de cette feuille de route, la nécessité de répondre aux attentes des étudiants en matière d’offre résidentielle accessible et de qualité, ainsi que la mise en place d’un observatoire du logement des étudiants, témoigne de la dynamique naissante de l’intérêt des différents acteurs à se saisir de la question du logement des étudiants dans la métropole lilloise. Selon une personne enquêtée, ce regain d’intérêt marquerait un tournant, car « la métropole ne s’est pas toujours donné les moyens pour répondre aux urgences, notamment en ce qui concerne le mal-logement estudiantin ». En effet, selon une autre personne rencontrée, certains acteurs métropolitains avaient tendance à segmenter les multiples enjeux de l’ESR au sein de la métropole tout en privilégiant la dimension « recherche et économie » à l’échelle du territoire plutôt que celle de la production du logement pour les étudiants.
27La question de l’offre du logement étudiant dans la métropole lilloise a quasi exclusivement été l’apanage des plus grandes communes de la métropole (Lille, Villeneuve-d’Ascq, Roubaix et Tourcoing), malgré l’implication modérée d’autres villes sur ce sujet comme Mons-en-Barœul et Wattignies. Dans le cas lillois, l’élaboration d’une vision partagée est davantage mise à l’épreuve que dans la métropole lyonnaise, et ce, à cause, notamment, du nombre élevé de communes membres de la MEL, compliquant ainsi le dialogue avec tous les acteurs territoriaux. Un acteur de la Métropole européenne de Lille décrit la difficulté d’aborderle sujet du logement étudiant auprès d’autant d’interlocuteurs :
En termes de gouvernance, quand on est une métropole à 95 communes, ce n’est pas toujours évident de traiter les sujets de toutes les communes. Donc, sur le logement des étudiants, on a eu tendance à dialoguer avec les principales villes et celles qui sont le plus concernées par la question étudiante aujourd’hui. On n’a pas forcément étendu le cadre de dialogue à toutes les communes. (Entretien 3, technicien·ne, Métropole, Lille)
28Ainsi, la constitution d’une stratégie métropolitaine lilloise sur le logement des étudiants est assez récente et a abouti à la production de documents-cadres orientant les politiques publiques du logement estudiantin. Celles-ci sont également alimentées par la création de l’OTLE, piloté par l’Agence de développement et d’urbanisme de Lille Métropole (ADULM), et qui représente un outil précieux d’analyse des besoins du logement étudiant. Toutefois, nous verrons plus loin que des tensions existantes entre certaines communes et acteurs métropolitains tendent à altérer la bonne conduite de cette gouvernance partenariale.
29Les deux métropoles étudiées se sont dotées de schémas stratégiques en faveur du logement étudiant. Cependant, la mise en œuvre de ces documents diffère selon les terrains. Elle est impactée par les jeux d’acteurs locaux, et notamment le rôle des communes dans la gouvernance du logement étudiant, qui diffère fortement dans les deux métropoles étudiées. Les divergences historiques entre les communes semblent entraver les modalités de gouvernance dans la Métropole européenne de Lille. À Lyon, on constate davantage de stabilisation dans les relations entre les acteurs, mais les communes sont très peu représentées dans la gouvernance du logement étudiant.
30Afin de poursuivre ses objectifs, la gouvernance lyonnaise du logement étudiant s’est dotée de différents outils. Dans un premier temps, ces outils permettent d’effectuer un diagnostic plus fin de la situation du logement étudiant : une connaissance des cibles propre au processus d’institutionnalisation. Une analyse a été réalisée par un bureau d’études pour suivre l’offre et la demande de logements étudiants, afin d’orienter les partenaires publics locaux sur les actions prioritaires à mener. Cette étude a pu être complétée par une cartographie des localisations préférentielles des opérations de logement étudiant. La cartographie classe des territoires préférentiels en fonction de différents critères comme l’accessibilité en transports en commun ou la proximité de sites universitaires. Enfin, un référentiel a été produit par tous les partenaires pour définir les critères de financement des opérations. Il est décrit par un technicien de la Métropole dans l’extrait d’entretien suivant :
C’est l’Université qui commandait [les études] et nous, on les cofinançait. C’était tout ce principe de partage de connaissances. Les membres du comité technique : l’Université de Lyon, la Région, les bailleurs, le CROUS, la Métropole, tout le monde met trois sous de manière à y avoir accès. Ces études, c’est un éclairage pour le comité technique, et même un éclairage pour le comité de pilotage ! À partir du moment où on sait combien on a d’étudiants, combien on va en avoir dans dix ans, qu’est-ce qu’on met en œuvre pour passer de A à B. C’est la question. Et il n’y a pas que le quantitatif, il y a aussi du qualitatif derrière ! Sur quels secteurs il faut dire oui ou non, les services les plus pertinents, on va relativement loin. (Entretien 8, technicien·ne, Métropole, Lyon)
31Les deux parties prenantes à l’origine du SDU sont investies dans la production d’études : l’Université de Lyon commande et pilote les études, qui sont ensuite cofinancées par la Métropole de Lyon. Les résultats de ces études sont ensuite partagés par tous les membres de la gouvernance, ce qui permet la diffusion d’un même niveau de connaissance entre les décideurs au moment de la prise de décisions stratégiques. Cette mise en commun permet une objectivation du territoire de la Métropole de Lyon en matière de logement étudiant, qui semble être une des conditions de réalisation de la mise en place d’une politique de construction ambitieuse. En effet, plus les acteurs connaissent finement leur territoire et s’accordent sur les grandes orientations politiques, plus l’avancement de certains projets peut être facilité.
32Bien que la gouvernance du logement étudiant fonctionne de manière coordonnée entre les acteurs, il n’en subsiste pas moins des points de divergence. L’extrait d’entretien ci-dessous présente le point de vue d’un acteur issu d’une commune représentée au sein du comité technique chargé du pilotage de l’étude sur le logement étudiant :
Il y a eu notamment toute une étude qui s’est terminée il y a un peu plus d’un an. C’était une tentative pour déterminer quels seraient les besoins en logement étudiant à échéance d’une dizaine d’années, et quels objectifs on se donnait au regard de l’évolution de la population étudiante. Et les décliner avec une tentative de territorialisation des besoins. Moi je l’avais trouvé un petit peu contestable, mais en gros, ils ont fait des grands secteurs à l’échelle de l’agglo. Ils ont, dans ces grands secteurs, compté le nombre d’étudiants dans le supérieur, et l’offre sociale existante, je sais plus si c’était social ou global. Non, l’offre globale peut-être même. Et de dire : « Est-ce qu’on répond de manière satisfaisante à la demande sur ce périmètre ? » Sauf que le fait d’avoir territorialisé sur des grands secteurs ça ne permettait pas de tenir compte vraiment du métro par exemple, enfin voilà. Donc, moi, j’étais un petit peu dubitatif. Par exemple, tout le secteur qui englobait tout Vénissieux. Mais à Vénissieux il y a quand même le métro, il y a un campus qui n’est pas très loin et du coup leur découpage faisait que comme il n’y a pas d’enseignement supérieur dans ces coins-là, il n’y a pas besoin de logements étudiants. Donc effectivement il n’y a pas de besoin en tant que tel, par contre on situe un périmètre raisonnable autour du métro, il y a un potentiel quand même, enfin voilà, c’était mon point de vue. Après, cette cartographie, elle ne vise pas à interdire de faire des projets ici ou là, mais enfin, c’était un petit biais on va dire. (Entretien 7, technicien·ne, institution publique, Lyon)
33Dans la suite de la construction d’une gouvernance commune et du partage d’outils, la mobilisation des acteurs locaux s’est concrétisée dans le cadre de la signature d’une convention-cadre en 2016 qui consacre un budget de 38,4 millions d’euros pour la construction de logements étudiants. Cette gouvernance et sa dotation semblent aujourd’hui porter leurs fruits, car depuis 2012, le nombre de logements sociaux dédiés aux étudiants a été quadruplé, passant de 150 logements créés par an sur la période 2009-2011 à 550 logements créés par an depuis 2018. En plus d’un processus de financement accéléré du logement social destiné aux étudiants, ces remontées d’informations directes entre les acteurs stratégiques et les bénéficiaires des subventions permettent l’émergence de nouvelles thématiques et une meilleure prise en compte du marché, comme le mentionne l’extrait d’entretien suivant :
À chaque fois c’est l’expérience, donc nous en comité technique on voit passer tous les projets de logement étudiant. Ils viennent nous voir parce qu’on met en place un financement, donc évidemment ils viennent chercher le financement. Donc en parallèle on est au courant de tout ce qui se passe. On voit apparaître des sujets sur lesquels on n’avait pas les choses prévues, ou effectivement ce n’était pas dans notre démarche. Par exemple, on voit beaucoup passer des résidences « écoles », qui sont dédiées à une prépa ou à une école. La question par exemple c’était de savoir : est-ce qu’on peut aider ce type de résidence alors qu’ils ne s’occupent que de leurs étudiants en fait ? (Entretien 8, technicien·ne, Métropole, Lyon)
34Cet extrait décrit un décalage entre les modalités de subventions pensées pour l’aide à la construction du logement étudiant et la réalité du marché immobilier estudiantin. Des acteurs du logement social viennent présenter des projets lors du comité technique afin de bénéficier de subventions, s’ils remplissent les conditions préalablement définies par ce même comité technique. Or, ces conditions sont parfois amenées à être reconsidérées face à des contraintes opérationnelles des acteurs du logement étudiant. Les acteurs impliqués décrivent, pour le financement des résidences appartenant à des écoles, un enjeu qui n’avait pas été anticipé dans un premier temps. Bien qu’elles s’adressent à un public très spécifique, elles permettent aussi de loger des étudiants qui par exemple n’adresseront ensuite pas de demande au CROUS, dont le parc social est saturé. Des questions émergent également sur le coût de sortie des places de logement étudiant, le comité technique ne finançant que des logements abordables à destination des étudiants. Si les critères sont actuellement les mêmes pour tous les territoires de la Métropole, certains bailleurs sociaux souhaitent par exemple une revalorisation des grilles de financements pour des logements construits dans des territoires particulièrement tendus, où le prix du foncier est répercuté en partie sur le coût des loyers. Bien que la grille des subventions attribuées aux constructeurs soit relativement stricte, elle peut être amenée à évoluer sur certains aspects après des interactions entre les acteurs décisionnaires et ceux qui reçoivent le dispositif.
35Fort d’un bilan positif, le SDU lyonnais touche aujourd’hui à sa fin. Après les Assises du SDU en 2018 destinées à effectuer un bilan de la mise en place du document, le calendrier technique a connu un décalage important dû à une période électorale longue et à la crise sanitaire. À partir de la fin 2020, un travail de co-construction avec les acteurs impliqués a permis la rédaction d’un second SDU, adopté en 2023. Ainsi, en reprenant l’indicateur d’institutionnalisation des politiques publiques conçu par Aguilera (2015), nous pouvons en conclure que la formalisation organisationnelle et procédurale de la politique du logement étudiant à la Métropole de Lyon se situe à un degré avancé.
36L’objectif principal de la mise en place d’une gouvernance commune du logement étudiant dans la métropole lilloise est d’offrir, comme c’est déjà le cas à Lyon, une plus grande lisibilité des actions engagées, notamment par les communes, et de répondre ainsi à l’urgence des besoins de logement estudiantin reconnue par tous les acteurs rencontrés. Néanmoins, les modalités de coopération des communes entre elles semblent être entravées par un jeu d’acteurs institutionnels bien ancré dans la gouvernance métropolitaine17. En conséquence, l’institutionnalisation de la politique du logement à destination des étudiants est complexifiée par des conflits politiques internes à la MEL. Entre autres exemples, le positionnement de la Ville de Lille vis-à-vis des enjeux du logement des étudiants, jugé « distant » par plusieurs personnes interrogées, tend à cristalliser des tensions, parfois anciennes, entre les différents acteurs institutionnels du territoire métropolitain :
Je pense qu’il y a vraiment une absence de volonté d’intégrer l’université dans les réflexions de la Ville de Lille, dans son attractivité […]. La question du logement des étudiants dans la commune ne fait clairement pas partie des priorités de la Ville. (Entretien 4, élu·e, institution publique, Lille)
Avec le CROUS, comme les opérateurs privés, on a un discours assez radical sur le sujet en disant qu’ils sont systématiquement confrontés à une fin de non-recevoir de la part de la Ville de Lille. Je pense que le débat est un peu en train d’être dépassé. La Ville de Lille a probablement fait un pas, ou du moins, clarifié un peu son message. (Entretien 3, technicien·ne, Métropole, Lille)
37La municipalité de Lille a, jusqu’à très récemment, montré de nombreuses réticences à développer d’imposantes résidences étudiantes sur son territoire, ce qui, selon un enquêté, « viendrait renforcer la polarisation de son territoire ». L’offre résidentielle lilloise à destination des étudiants repose considérablement sur le parc locatif privé18 où près d’un logement sur deux est occupé par au moins un étudiant. Cette forte dépendance au marché locatif privé a généré, au fil du temps, de profondes transformations urbaines liées à l’apparition du phénomène marqué de studentification (Alamel, 2022).
38Toutefois, une nouvelle orientation de la politique locale de l’habitat à destination du public estudiantin lillois semble progressivement se dessiner. Celle-ci se traduit par le développement d’une nouvelle offre résidentielle au format plus restreint en nombres de lits proposés et avec une attention davantage portée sur l’objectif de mixité sociale. En outre, le manque de foncier disponible dans la commune lilloise représente un obstacle supplémentaire à la programmation de nouvelles et imposantes résidences destinées au public estudiantin. C’est dans ce contexte que les résidences Saint-Nicolas et Saint-Benoît, respectivement 62 et 67 logements réservés aux étudiants, ont été inaugurées en 2022. Situées au sein de la ZAC Porte de Valenciennes, ces deux résidences, gérées par le bailleur social Partenord Habitat, ont été entièrement rénovées et proposent désormais des loyers modérés aux étudiants, ainsi qu’une offre locative sociale de 59 logements neufs. Ce programme de logements étudiants et de logements sociaux visant à favoriser la mixité sociale et intergénérationnelle apparaît donc amorcer un possible changement stratégique de la Ville de Lille dans sa politique locale en faveur du logement des étudiants.
39Parallèlement au développement de cette nouvelle gamme de logements sociaux pour étudiants, l’offre résidentielle en coliving19 s’étoffe à Lille, à l’image de la résidence Urban Campus ouverte en 2023 dans le quartier en cours de transformation de Saint-Sauveur. Cette résidence qui n’est pas exclusivement réservée aux étudiants propose des studios à partir de 750 euros par mois, soit bien loin des réalités économiques d’une grande partie des publics jeunes au sein d’une métropole se targuant d’être « étudiante ».
40Si la présence estudiantine au sein de la MEL est reconnue par de nombreux observateurs comme étant vectrice d’attractivité et de développement économique à l’échelle du territoire, les enjeux liés au logement des étudiants n’apparaissent pas comme décisifs pour de nombreuses municipalités. La situation lilloise discutée précédemment n’est toutefois pas isolée. En effet, selon plusieurs enquêtés, le manque de volonté de certaines communes de s’impliquer davantage dans le développement du logement estudiantin sur le territoire métropolitain a constitué un frein significatif et qui peut expliquer l’incapacité à atteindre les objectifs annoncés. L’extrait d’entretien suivant résume distinctement les difficultés de coopération intercommunale évoquées par plusieurs acteurs rencontrés :
Le logement étudiant est un dossier qui ne mobilise guère de nombreux maires. Beaucoup ne voient pas l’intérêt de construire des résidences sur leurs communes, ou alors ils se renvoient la balle […]. À tort, beaucoup de collectivités estiment que les étudiants ne votent pas sur place et donc que ce n’est pas un électorat à séduire. Je pense que c’est une erreur et que c’est en train de basculer sur la Métropole européenne de Lille. (Entretien 5, élu·e, institution publique, Lille)
41Les étudiants étant perçus comme une population visible mais reléguée loin des priorités collectives selon un enquêté lillois, la durée limitée de la présence résidentielle des étudiants est un des arguments mis en avant par certaines communes pour se dédouaner de l’implication dans le développement de l’offre de logement étudiant. Cependant, la crise de la Covid-19 a, paradoxalement, souligné les effets positifs de la présence des étudiants sur un territoire tout comme l’aggravation des multiples précarités (alimentaires, résidentielles, énergétiques, etc.) traversant cette population. Ainsi, l’absence de préoccupation, voire d’intérêt, de certains maires à se saisir du sujet du logement estudiantin viendrait neutraliser, et donc ralentir, l’action publique municipale et intercommunale (Desage, 2009 ; Le Saout, 2015). En parallèle, à Lyon, la perception des étudiants sur le territoire a été très peu abordée dans les entretiens, notamment parce que les maires et représentants des communes ont peu de place dans la mise en œuvre de la politique locale du logement étudiant.
42Selon les données récentes de l’ADULM (2023), entre 2015 et 2023, le nombre de résidences sociales dédiées aux étudiants dans la métropole lilloise a diminué de 11 % alors que la part de résidences dédiées portées par des opérateurs privés a crû de 30 %, passant de 32 à 42 résidences. Les nouveaux projets de construction de résidences étudiantes se répartissent principalement entre les communes de Villeneuve-d’Ascq et de Roubaix. Si la première concentre déjà une part importante de l’offre de logement social pour étudiants au sein de la MEL (voir figure 2), la seconde se révèle de plus en plus comme un territoire estudiantin accueillant. En effet, la ville de Roubaix qui connaît une croissance exceptionnelle20 des effectifs étudiants présents sur son territoire (+ 107 % entre 2009 et 2020) vise à étoffer son offre résidentielle destinée aux étudiants, mais pas uniquement. En plus d’une offre sociale gérée à la fois par le CROUS et par d’autres bailleurs sociaux ainsi que des résidences étudiantes privées (Studéa, Logifac, Twenty Campus, etc.), Roubaix accueille également des dispositifs innovants tels que celui du coliving social et solidaire co-construit par de nombreux acteurs (la Ville de Roubaix, la MEL, NAME Immobilier, ARPEJ, l’AFEV, Résid’Up, etc.) et impulsant ainsi une nouvelle dynamique de l’offre résidentielle à destination des étudiants :
Ce qui se passe à Roubaix est intéressant. Ils [la Ville] font face à une recrudescence du nombre d’étudiants et au lieu de se dire « Villeneuve-d’Ascq prendra sa part dans le logement étudiant », ils se lancent dans le développement d’une offre résidentielle conséquente. Avec l’implantation du site de la Plaine Images [premier hub européen dédié aux industries créatives et à l’image numérique et qui accueille trois écoles en son sein] dans cette ancienne filature, on a là tout un symbole : un territoire en proie à un contexte socio-économique très particulier, mais qui se tourne vers l’avenir. Qui incarne mieux l’avenir pour un territoire que des étudiants ? On ne demande qu’à ce que ça fasse « effet boule de neige » et que ça prenne davantage à l’échelle métropolitaine. Pourquoi est-ce qu’on n’y arriverait pas ? (Entretien 6, élu·e, institution publique, Lille)
43De telles initiatives pour développer l’offre résidentielle à destination des étudiants reposent principalement sur la « bonne volonté » de certaines communes. Toutefois, qu’il s’agisse de techniciens ou d’élus interrogés, toutes et tous soulignent la nécessité pour les acteurs métropolitains lillois de s’approprier les outils et documents-cadres développés ces dernières années (SMESR, PLH, OTLE, etc.) afin de développer une gouvernance collaborative pour mieux répondre aux enjeux du logement étudiant, à l’image de ce qui se produit dans la métropole lyonnaise. En conséquence, nous pouvons affirmer que l’institutionnalisation de la politique du logement étudiant à la MEL est encore limitée.
44Dans un contexte d’augmentation des effectifs de l’enseignement supérieur depuis plusieurs dizaines d’années, loger les étudiants est un véritable enjeu pour les métropoles. Le logement des étudiants a pourtant longtemps été ignoré dans les politiques publiques, bien que de nombreux outils existent à l’échelle métropolitaine (Bisignano et Nosbonne, 2017). Depuis 2010, des dispositifs ont été mis en place dans le but de relancer ou faciliter la production de logements étudiants face à une pénurie dans la majorité des métropoles françaises (Denis et al., 2011 ; Driant, 2011). La création en 2017 des OTLE se situe dans cette logique d’aide à la décision par la production de données sur le logement étudiant, bien que ces observatoires disposent de niveaux de publications parfois inégaux entre eux.
45Les métropoles de Lille et de Lyon sont deux terrains propices à la comparaison en raison de la taille significative de leur population étudiante et de leur mise à l’agenda de la thématique du logement étudiant par l’adoption de schémas locaux. Néanmoins, leurs similitudes s’arrêtent ici. Le processus d’institutionnalisation de la politique du logement étudiant est plus avancé dans la Métropole de Lyon. La gouvernance du logement social étudiant est bien établie, et a été novatrice à l’échelle nationale lors de sa mise en place en 2010. Elle porte des objectifs volontaristes en matière de construction de logement étudiant, rendus possibles par des échanges entre les acteurs impliqués et le partage de connaissance par la production d’études communes. Dans la Métropole européenne de Lille, cette gouvernance est encore en construction, parfois affaiblie par des relations complexes entre les acteurs locaux à l’échelle intercommunale.
46Bien que les métropoles soient en charge des politiques de logement étudiant, à la croisée entre la politique du logement et la politique universitaire, le rôle des communes impacte la mise en œuvre locale de celles-ci. Les tensions entre certaines communes de la Métropole européenne de Lille ont parfois nui à l’élaboration d’une politique coordonnée sur le territoire métropolitain. Si les relations entre les communes ne sont pas au cœur des débats dans la mise en œuvre de la politique lyonnaise, c’est en partie du fait d’une omniprésence et d’une concentration des compétences au sein de la Métropole de Lyon. Les communes sont très faiblement représentées dans les organismes de gouvernance du logement étudiant, mais aussi plus globalement dans la politique locale comme en témoigne le mouvement de la fronde des maires en 2021.
47Les fragilités des populations étudiantes, notamment en matière de logement, identifiées depuis longtemps par les travaux de recherche (Dequiré, 2007), ont fait l’objet d’une plus forte médiatisation depuis la crise de la Covid-19. Malgré une succession de plans nationaux pour encourager la construction et la rénovation, la pénurie de logements étudiants abordables est toujours d’actualité dans les grandes métropoles françaises. Le 16 novembre 2023, une nouvelle déclaration d’Élisabeth Borne, alors Première ministre du gouvernement, annonce la construction de 35 000 logements supplémentaires d’ici la fin du quinquennat du président Macron en 2027. Comment seront répartis ces logements sur le territoire national ? Comment les métropoles et leurs acteurs seront-ils à même de se saisir de ces nouveaux objectifs ? Il est fort à parier que, comme à Lyon et à Lille, les réponses à ces questions varieront considérablement d’un territoire à l’autre.
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Verpeaux, M., Rimbault, C. et Waserman, F. (2018), Les collectivités territoriales et la décentralisation, Paris, La Documentation française, 246 p.
1 Selon une note d’information de la Direction générale de l’enseignement supérieur et de l’insertion professionnelle (DGESIP), les 3 millions d’inscrits dans l’ESR ont été atteints à la rentrée 2023.
2 Un article publié par Le Monde le 12 septembre 2023, intitulé « “Les territoires vont se piquer les jeunes” : comment les villes moyennes tentent d’attirer les étudiants », rend compte de la place prépondérante que la population étudiante joue, malgré elle, dans les stratégies de marketing territorial de certaines agglomérations.
3 L’article 55 de la loi SRU impose notamment la construction de 25 % de logements sociaux (initialement établit à 20 %, ce taux a été révisé par la loi Duflot de 2013) dans le parc de résidences principales (20 % en dehors des zones tendues) aux communes de plus de 3 500 habitants situées dans une agglomération de plus de 50 000 habitants.
4 Loi nᵒ 2000-1208 du 13 décembre 2000 relative à la solidarité et au renouvellement urbains, article 55 : <https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000000207538> (consulté le 9 septembre 2024).
5 Loi no 2013-61 du 18 janvier 2013 relative à la mobilisation du foncier public en faveur du logement et au renforcement des obligations de production de logement social : <https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000026954420> (consulté le 9 septembre 2024).
6 Loi no 2014-366 du 24 mars 2014 pour l’accès au logement et un urbanisme rénové : <https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000028772256> (consulté le 9 septembre 2024).
7 Loi no 2018-1021 du 23 novembre 2018 portant évolution du logement, de l’aménagement et du numérique : <https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000037639478> (consulté le 9 septembre 2024).
8 Loi no 2014-58 du 27 janvier 2014 de modernisation de l’action publique territoriale et d’affirmation des métropoles : <https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000028526298> (consulté le 9 septembre 2024). Cette loi précise que les EPCI à fiscalité propre peuvent devenir des métropoles s’ils forment un ensemble d’au moins 400 000 habitants (à la date de création).
9 Plusieurs métropoles se sont dotées de documents stratégiques en partenariat avec les pôles universitaires locaux : Schéma directeur de la vie étudiante et de campus à Bordeaux, Schéma de développement universitaire métropolitain à Rennes, ou Campus Nantes.
10 Les Observatoires territoriaux du logement étudiant (OTLE) ont été créés en 2017 pour accompagner les collectivités et les acteurs locaux dans la compréhension du logement étudiant. Ils forment un réseau, disposent d’un socle d’indicateurs communs mais ne proposent pas toujours les mêmes analyses sur leurs territoires.
11 Les résultats présentés dans cette partie sont issus de travaux de thèse (Morhain, 2023).
12 La Métropole de Lyon porte une stratégie locale dédiée aux universités au nom de ses compétences en matière de développement économique, d’emploi et d’urbanisme.
13 Le SDU est doté financièrement de 25 millions d’euros pour la période 2008-2014. À titre de comparaison, la Métropole de Lyon consacrait 24 millions d’euros à l’enseignement supérieur et la recherche pour la seule année 2018 (Morhain, 2023).
14 Une nouvelle procédure a dû être engagée en 2015 à la suite de l’adhésion de la communauté de communes Pévèle-Carembault au syndicat mixte et à l’extension de son périmètre.
15 Les trois universités de Lille ont fusionné en 2018 pour former l’Université de Lille, devenue en 2022 un établissement public expérimental (EPE) intégrant notamment Sciences Po Lille et l’École supérieure de journalisme de Lille.
16 Au cours des dernières années, de nombreux articles parus dans les presses régionale et nationale relatent les conditions de vie difficiles des étudiants dans certaines résidences délabrées du campus Cité scientifique à Villeneuve-d’Ascq.
17 Dans ses travaux, Fabien Desage (2009, 2019) souligne l’importance des relations (inter)personnelles des membres de l’exécutif intercommunal dans les « consensus » communautaires.
18 Selon les données de l’INSEE, la part des ménages propriétaires de leur résidence principale à Lille ne représente que 28 %, contre 34 % à Roubaix, 47 % à Tourcoing et 40 % à Villeneuve-d’Ascq.
19 Charlotte Casier (2024, § 16) définit le coliving comme « une forme de résidences-services destinées aux jeunes adultes des classes intermédiaires et supérieures, ce qui les distingue des résidences étudiantes haut de gamme ». Les résidents louent une chambre meublée et bénéficient d’espaces partagés tels que la cuisine, les sanitaires ainsi que des espaces de convivialité comme un salon. Les services généralement proposés sont la gestion des charges, le nettoyage, la mise à disposition d’une salle de sport ou encore l’organisation d’événements.
20 Celle-ci est due en grande partie à l’implantation de nouvelles écoles (notamment dans l’audiovisuel, le numérique et le jeu vidéo) sur le territoire roubaisien ainsi qu’à la relocalisation d’autres établissements de l’ESR tels que l’EDHEC.
Chloé Morhain et Alexis Alamel, « Loger les étudiants dans la métropole : comparaison des processus d’institutionnalisation à Lyon et à Lille », Métropoles [En ligne], 35 | 2024, mis en ligne le 24 février 2025, consulté le 25 décembre 2025. URL : http://journals.openedition.org/metropoles/12102 ; DOI : https://doi.org/10.4000/13et5
École nationale des travaux publics de l’État (ENTPE)
Sciences-Po Rennes
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ISSN électronique 1957-7788
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