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Il y a la face très visible de la précarité étudiante : les longues files aux distributions alimentaires. Et sa face cachée : la part croissante de celles et ceux qui recourent à la prostitution pour subvenir à leurs besoins. « Dans notre file active, entre 2019 et 2021, la part des moins de 25 ans est passée de 8 à 24 % », présente Véronique Latour, directrice de l’association bordelaise La Case, qui suit le phénomène à travers Poppy, son dispositif de réduction des risques pour (toutes) les personnes qui se prostituent.
Ce jeudi soir à Poppy, dans le vieux Bordeaux, deux groupes se préparent à partir en maraude. Impers et parapluie pour le premier groupe, qui va arpenter les rues. « Les étudiants, on ne les y croise jamais », prévient Soléa, « médiatrice de santé pair ». « Pair » car à 30 ans, elle est elle-même travailleuse du sexe. « J’ai commencé il y a quatre ans, après des études de cinéma et de langues, pour payer mes factures. »
Pour le deuxième groupe, c’est tasse de café et ordinateur. Leur maraude est numérique. Ils ne ciblent pas seulement les étudiants, même si c’est là qu’on les trouve : depuis 2016, la loi criminalise les clients, qui fuient les trottoirs, et l’offre de services de prostitution s’est déplacée vers le Net. Le Covid a achevé d’accélérer le processus.
« Les étudiants précaires, on les a vus arriver à nos permanences pendant la pandémie, se souvient Camille Escaich, coordinatrice. Il s’agissait de gens qui avaient déjà pensé à la prostitution comme ressource et ont franchi le pas. Les parents ne pouvaient plus aider, leur job étudiant était tombé à l’eau… et il fallait manger. » Mais ils le font uniquement sur le Web. « Pas question d’aller sur les boulevards où ils risqueraient de croiser leur oncle ».
Comment aller au contact d’une population qui se cache dans les replis anonymes de la Toile ? Poppy a développé sa propre méthodologie, qui fait référence. Au point que l’État lui a récemment demandé de développer un outil en ligne pour venir en aide aux moins de 25 ans qui se prostituent : Rose. C’est un acronyme (Repérer, orienter, soutenir, évaluer). Et aussi un clin d’œil aux nombreux codes qui permettent de « tromper » la vigilance des plateformes tout en étant reconnu du client.
Les roses, ce sont les euros. Exemple sur cette annonce : une heure, 300 roses ; deux heures, 600 roses. Mais comment les maraudeurs savent sur quels sites se rendre ? « C’est très évolutif et c’est là que c’est important d’avoir des ‘‘pairs’’ pour nous guider », insiste Véronique Latour. Soléa confirme : « Ça peut être des applis de rencontres, des sites d’escorts, des forums et même le Bon Coin ! »
Un réseau comme Twitter aussi. « Dans ce cas, des émojis servent de code : le diamant, la tête de diable, le signe interdit aux moins de 18 ans… », liste Soléa. Ce jeudi, les maraudeurs inspectent un forum hébergé à Guernesey, hors de tout contrôle. « On y trouve de tout : prostitution, pédopornographie, drogue… » Pour savoir si une annonce masque une offre de relation tarifée, Camille tape des mots-clés : « cc [coucou], tu es vénale ? » La réponse de Sofia, « 18 ans » (mais comment vérifier ?), tombe instantanément : « Oui. »
« Je lui envoie alors un message qui présente Poppy, décrit Camille Lavallée psychologue. Et qui liste l’ensemble de ce que nous proposons : dépistages, préservatifs, traitements, accès au droit et une écoute non-jugeante… Ces personnes [80 % de femmes, 20 % d’hommes] sont très isolées. Il leur est compliqué de parler, même à leur généraliste, qui connaît toute la famille. »
Pour l’instant, Sofia ne répond plus. « Pas grave. Il arrive qu’ils reviennent vers nous des mois après, à la suite d’un accident de préservatif », illustre Camille Escaich. Sur la plateforme Rose, le mot « prostitution » n’apparaît pas. « Les jeunes ne se déterminent pas en ces termes. Ils parlent ‘‘d’échanger du sexe’’, de ‘‘relation tarifée’’. Ça peut être contre un repas, un logement, des cadeaux… voire des bonnes notes », liste la coordinatrice.
Il y a aussi les sites de « Sugar Daddies », ces « mécènes » qui entretiennent des jeunes contre leur compagnie. « Mais c’est devenu saturé. Et en fait, ça demande plus de temps pour moins d’argent », décrypte Soléa.
Le temps, l’argent. Tout est là. « Souvent on parle à notre place : c’est horrible, tu vends ton corps… », constate la travailleuse du sexe. « Mais la vérité, c’est que pour certains, à un moment de leur vie, de façon régulière ou épisodique, c’est la solution pour obtenir de l’argent vite. Pas facile : vite. Là où un autre job serait trop éreintant. Attention, je ne recommande à personne. Il faudrait que les gens aient d’autres choix. »

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