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On ne dirait pas à les voir ensemble, mais ils ne se sont connus que la semaine dernière. Victoria, 23 ans, est vendeuse dans un magasin de « prêt à chausser » de luxe du Cours de l’intendance. C’est là qu’elle a croisé Anthony, un lundi de pluie. « Il était devant la boutique, je lui ai dit de s’abriter. On a fait connaissance, on a parlé longtemps. Il est intelligent, combatif, il se bat. Et il est à la rue, ce qui m’a paru incroyable. » Peut être pace qu’Anthony a un handicap bien visible : il est « infirme moteur cérébral de naissance ». Et comme il a aussi toute sa tête et pas mal de bagout, on lui demande de raconter ce parcours singulier.
Anthony Cordelier a passé…
Anthony Cordelier a passé son enfance dans un centre spécialisé à Ramonville-Saint-Agne (31). Ses parents, originaires du Lot-et-Garonne se sont séparés peu après sa naissance. Il décrit une vie aux mains des chirurgiens, « opéré partout, contre son gré » et surtout « enfermé en permanence » : « Je ne veux plus vivre ça. » Il a quitté le centre à 18 ans et refusé de vivre avec son père, avec qui il est « en conflit. » Pas question de retourner en institution. « Je veux plus être parqué ». Et puis, « il fallait que je fasse quelque chose de ma vie. » Alors, il a trouvé la rue.
Au début, il a suivi les gens, au hasard. Il a visité toute la France. Bouclé deux fois le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. Bien sûr, il a été à Lourdes. Surtout, il a trouvé des communautés qui lui ont fait une place. Pour un temps. « J’adore le monde de la foire et celui de la nuit. Tu fais de belles rencontres ».
Il raconte qu’il a été DJ, qu’il a surveillé les boutons des manèges, préparé « des kebabs, des crêpes, des gaufres ». Trouvé presque une famille. C’est encore la foire qui a attiré Anthony à Bordeaux.
Il a dormi partout. À l’hôtel. Chez des amis. Dans des squats. Il a été locataire chez un particulier, « mais ça n’a pas duré ». Et il est retourné à la rue, souvent. « Je m’allonge et je dors ». Il a beaucoup traîné avec d’autres SDF. « Mais j’ai eu tellement d’embrouilles que je préfère éviter et rester tout seul ». La manche, il la fait « en dernier recours ».
Il a connu aussi pas mal d’agressions. De gens de la rue ou de bons samaritains changés en loups. « J’ai même été aux assises. Comme victime. » Il préfère oublier. D’ailleurs depuis, il a pris des cours de self-défense en fauteuil. « On ne m’agresse plus », crâne-t-il.
Anthony bénéficie de l’allocation adulte handicapé (AAH). « 902 euros par mois. Certains pensent que c’est assez mais ils ne réalisent pas. Dans la rue, tu dépenses tout le temps. Pour une chambre adaptée à l’hôtel. Pour boire, aller aux toilettes… Au milieu du mois, tu n’as plus rien. » Et l’hébergement d’urgence ? « Je ne les appelle plus. Tu uses ta batterie pour les joindre, et puis, ce n’est pas un hébergement adapté. » Victoria confirme : un soir, elle a essayé avec lui, sans succès.
C’est pour ça, et aussi parce qu’elle ne pouvait pas « rester chez elle, sans rien faire. », qu’elle a pris les choses en main. Venue d’Orléans, Victoria ne connaît pas grand monde ici. Elle a l’idée d’un post sur la page Wanted Bordeaux, sur Facebook, qui attire l’attention. Elle organise une collecte de vêtements qui rassemble une quinzaine de personnes. Un autre groupe « Tous pour Anthony » est né sur le même réseau social ainsi qu’une cagnotte solidaire sur le site Leetchi (2).
Un nouveau réseau est né, composé de quelques personnes qui aident Anthony depuis longtemps et de nouveaux venus.
Son but ? Mobiliser de l’argent et des énergies pour « Assurer l’hôtel le temps de trouver un logement adapté. L’aider sur le plan administratif : dossier adulte handicapé, carte vitale, dossier médical, etc. Trouver un accompagnement adapté : pas d’institution ni de tutelle. Trouver un fauteuil électrique… » Anthony a acheté le sien, il a un mois, sur Le Bon coin. « J’aurais besoin d’un électrique. Mais quand tu vis dans la rue c’est impossible. Tu ne peux pas le recharger, c’est trop lourd. »
L’appel a été lancé deux jours avant le confinement, qui hâte les choses. En ce moment, Anthony dort dans un hôtel adapté à Mérignac. Il fait du bénévolat pour une association d’aide aux enfants handicapés. Un autre manière de se rendre utile. « Je suis prêt à tout essayer. Mais je veux une vie normale, chez moi, comme tout le monde. »