Le patron était aux petits soins pour le personnel. Sur le lieu de travail, une « salle de repos » était mise à disposition, avec appareils de musculation, jacuzzi, synthétiseur, vélo d’appartement et autre machine à laver pour faire son linge, ce qui n’était pas superflu.
La ferme aménagée dans cet entrepôt situé au fond d’une cour industrielle de l’avenue Nationale à la Neuvillette, au numéro 100, dégageait des odeurs entêtantes, non pas de fumier ou de fientes de volailles mais de cannabis. C’est d’ailleurs pour cette raison que toutes les ouvertures avaient été calfeutrées, bâches et sacs-poubelles sur les fenêtres présentant également l’avantage de se préserver des regards indiscrets.
L’air environnant sentait bizarre quand même, et les policiers ont fini par le savoir : le 8 juin 2022, une patrouille était envoyée en reconnaissance. Elle l’ignorait encore, mais elle allait découvrir la « ferme à cannabis » de la Champagne Connection.
Dans l’entrepôt, les policiers ont découvert 163 pieds de cannabis prêts à être récoltés, des semis à planter, un atelier de découpe et tout le matériel nécessaire à la culture (lampes chauffantes, système d’irrigation, ventilation).
Selon les estimations, les 163 plants auraient produit 10 kilos de cannabis pour une valeur marchande à la revente d’environ 120 000 euros. La précédente récolte (la seule dont il existait encore une trace) était matérialisée par la présence de quatre kilos de résine et 3,5 kilos d’herbe conditionnés en sachets.
Le propriétaire du hangar ne savait rien : mis en location, le bâtiment était exploité par deux frères âgés à l’époque de 28 et 35 ans dont le cadet, surnommé le H, est apparu comme le chef du réseau. Informé de la perquisition, il se présentait le jour même au commissariat mais gardait le silence en garde à vue. La perquisition de son domicile, rue Marie-Juliette-Baillia-Rolland au faubourg de Laon à Reims, ne donnait rien.
Décision était prise de le remettre en liberté dans le cadre d’une poursuite d’enquête et contre toute attente, le H ne s’est pas rangé du hasch : le trafic a continué, hors du hangar et sans nouvelle cannabiculture. Les ventes s’effectuaient via Snapchat puis sur Telegram, avec environ 500 clients identifiés que le réseau démarchait en faisant sa pub sous le nom de Champagne Connection.
Les importations provenaient de Belgique, d’Espagne et des Pays-Bas, auxquelles s’ajoutaient des approvisionnements auprès de trafiquants de la région parisienne dont la Champagne Connection serait une ramification à Reims. Ce lundi 12 janvier, au premier jour de son procès avec quatre autres prévenus, le H explique avoir commencé comme « standardiste », chargé de prendre les commandes des clients, alors qu’il était étudiant en région parisienne.
« J’ai raté mes études. Je me suis isolé. J’ai cumulé des loyers impayés et j’ai pensé que c’était la seule solution pour payer mes dettes », dit le H, Parisien de naissance, titulaire d’un bac S, qui a tenté médecine et diverses filières scientifiques.
Parti vivre dans l’Aisne, puis à Reims, il aurait commencé à cultiver modestement, début 2019, avant de monter en puissance et de structurer tout un réseau rémois autour de lui avec des postes dédiés : standardiste, jardinier (pour s’occuper de la ferme), nourrice (mise à disposition de lieux de stockage) et chefs d’équipe qui faisaient le lien avec une quinzaine de livreurs, lesquels s’approvisionnaient et ramenaient l’argent chez plusieurs des protagonistes.
Les livraisons s’effectuaient à vélo ou à trottinette, parfois en voiture, jusqu’au 20 novembre 2023, date du coup de filet qui démantelait la Champagne Connection et mettait fin à la scolarité du H à la Sorbonne : il y était inscrit depuis la rentrée 2023, filière mathématiques.


Quinze personnes ont été mises en examen dans le dossier de la Champagne Connection mais pour dix d’entre elles, la justice est déjà passée : il s’agit des seconds couteaux, jugés le 11 décembre 2025 lors d’une comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (plaider-coupable) au terme de laquelle ces huit hommes et deux femmes ont accepté d’être condamnés à des peines de douze à trente mois de prison avec sursis (et une partie ferme pour l’un d’eux).
Un onzième mis en cause s’était vu proposer un plaider-coupable mais il l’a refusé au motif qu’il souhaitait s’expliquer dans le cadre d’un procès public. Depuis ce lundi, il comparaît donc à la barre avec les quatre autres suspects principaux (trois sont toujours en détention, dont le H et son frère, dit Larry).
Fin du procès ce mardi.
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