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3 min
par Jean-Marie Durand
Publié le 2 juillet 2025 à 12h29
Mis à jour le 14 février 2026 à 6h06
Nefeli Papadimouli © Un Été Au Havre
La 9e édition d’Un été au Havre propose un parcours dans la ville, hanté par l’imaginaire du voyage, du mouvement, des ruines. De Nefeli Papadimouli à Louis-Cyprien Rials, de Mali Arun à Elsa & Johanna… des jeunes artistes donnent des couleurs à la ville.
Reconstruit par Auguste Perret après sa destruction par les Alliés il y a 80 ans, Le Havre célèbre cette année le vingtième anniversaire de son classement au patrimoine mondial de l’Unesco. De ruines, de mémoire, d’architecture, de réinvention, de traces du temps des guerres, il est question dans Un été au Havre, manifestation artistique dans la ville inventée il y a 9 ans par Jean Blaise, pilotée depuis trois ans par Gaël Charbau. Le parcours qu’il propose cet été, ouvert aux “mouvements”, compris comme “mouvements artistiques, flux sonores, bouleversements des habitudes”, est en partie hanté par ce motif de la destruction et de la capacité de l’art de penser la perte et de conjurer ses effets dans les paysages urbains et mentaux.
L’installation architecturale dans les Jardins Suspendus de Louis-Cyprien Rials, Les Portes de Mossoul, le signifie de façon spectaculaire. Installé en Irak, l’artiste transmet ici la mémoire du vieux Mossoul, où pendant plusieurs siècles, les habitant·es juif·ves, musulman·es et chrétien·nes cohabitaient facilement, en faisant graver les portes des églises, synagogues et mosquées. Cette tradition a perduré jusqu’à la libération de Mossoul en 2017, durant laquelle les bombardements ont détruit une grande partie de la ville.
Comme un écho saisissant à l’histoire du Havre, ville encore hantée par le souvenir des bombardements, Louis-Cyprien Rials a reconstitué dans le jardin qui surplombe le port, trois portes, gravées avec des artisans irakiens. Animées de désir d’en faire des monuments, voire les mausolées du souvenir d’un temps pacifique et polythéiste, ces trois sculptures semblent érigées au Havre pour affirmer, par la présence de la pierre brute et de la simplicité d’une forme archaïque, la nécessité de voies de passage entre les bombes et les tombes. Les trois portes, en cercle, s’ouvrent sur la mer ; on les contemple et on circule entre elles, comme on marche dans les ruines des villes dévastées.
En redescendant vers le centre-ville, une autre installation, plus pop et légère, capte le regard : des cabanes de plage, conçues comme des vitrines artistiques par Elsa & Johanna, sont disséminées dans le centre, de la place de l’Hôtel de Ville à la rue de Paris. Le duo de photographes, repéré à la dernière Biennale de Lyon, investit ainsi le motif fétiche de la cabane de bain ancré dans l’imaginaire balnéaire pour créer des dioramas, soit des paysages au cœur de boites de deux mètres par deux mètres, qui évoquent des scènes de vacances à la plage.
Le banal se mêle ici à une forme de rêverie poétique, l’on y découvre autant de glaces à l’italienne que de gilets de sauvetage, de tulipes et de filles allongées les yeux fermés… Fonctionnant sur le mode du collage et de l’association de motifs et d’idées, vaguement surréaliste, les paysages façonnés par Elsa & Johanna ont la grâce et la chaleur de décors de vie que l’on aimerait investir en brisant la glace qui fait écran.
Une autre jeune artiste, architecte de formation, Nefeli Papadimouli propose une installation immersive – Sails (Les Voiles) – dans la cour centrale d’une ancienne caserne de pompiers réhabilitée en résidence de logements. Dix grandes voiles hautes de dix mètres s’entremêlent dans une symphonie de couleurs et de bruissements liés à l’impact du vent sur la toile. La présence de ces grandes voiles colorées, proche de l’esthétique de Katharina Grosse, adepte des peintures monumentales immersives, confère à l’espace architectural assez brut et aride une sensualité infinie, comme si un voyage était promis au visiteur happé par ce théâtre maritime plein d’éclats et de douceur sonore. L’artiste déploie aussi une série de costumes et de tentures colorées dans l’espace intérieur de la résidence en réaffirmant, à côté de son installation, la délicatesse d’un geste d’artiste habitée par le goût de l’architecture, du stylisme et de la couleur qui irradie les paysages.
À la mesure de cette installation magnifique de Nefeli Papadimouli, puisant dans la simplicité bariolée de son dispositif la grâce poétique de l’idée de l’envol, Un été au Havre célèbre donc le mouvement de part en part. De la série de panneaux de direction indiquant des rues fictives, aux noms de personnalités féminines invisibilisées (Disparues), proposés par la jeune artiste Juliette Hauguel, au film, Tempest (projeté au Théâtre de l’Hôtel de Ville), de Mali Arun qui puise dans les décors portuaire et l’histoire de la destruction du Havre, un récit mythologique contemporain, mais aussi des maisons modernistes, imprimées en trois dimensions par Grégory Chatonsky qui poursuit son exploration, via une intelligence artificielle, d’une ville fantasmée proche de celle du Havre, aux sculptures ludiques en coquilles d’huître de Richard Fauguet au Portique… sans parler des paquebots célébrés au MuMa, 90 ans après le voyage inaugural du célèbre paquebot Normandie… l’ensemble des propositions au cœur de la ville font de la rêverie poétique et de l’imaginaire du voyage la ressource d’une réinvention urbaine. Loin des bombardements, proche des mers qui libèrent.
Un été au Havre, du 28 juin au 21 septembre.
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