Alors que les fusillades à l’arme automatique se multiplient dans le quartier Villejean de Rennes, la qualité de vie dans le quartier s’en ressent et « la mauvaise publicité » faite par ces violences commence à ternir l’image du quartier. Impacts ou non sur le marché immobilier : éléments de réponse.
« C’est certain que ce ne sera pas sans conséquence et sans impact sur le marché ».
Cette réponse, c’est la toute première que nous fait Christophe Ortiz, cogérant de l’agence immobilière Villejean Beauregard Immobilier lorsqu’on lui demande si les fusillades à répétition qui ont eu lieu dans le quartier Villejean ont une incidence.
L’homme semble encore sous le coup après les tirs à « l’arme de guerre » de ce samedi 3 mai. Une fusillade dans laquelle deux adolescents ont été blessés sur fond de guerre de trafics de stupéfiants.
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Vendredi encore, j’avais des parents qui cherchaient une location étudiante et qui n’arrêtaient pas de me parler des fusillades. Ils voulaient un bien à l’abri de ces violences.
cogérant de l’agence immobilière Villejean Beauregard Immobilier
Selon l’agent immobilier, c’est surtout sur « les demandes de locations, notre spécialité » que la mauvaise image du quartier, véhiculée par les fusillades à répétition, semble jouer. Et de nous parler de conversations récentes avec des clients à la recherche de logement pour leur enfant dans ce quartier recherchée par les étudiants pour sa proximité avec l’Université Rennes 2 : « Vu que toutes ces fusillades sont médiatisées à la télé au niveau national, les parents d’étudiants ou de futurs étudiants sont tous au courant. Et ça les inquiète à juste titre. Vendredi encore, j’avais des parents qui cherchaient une location étudiante et qui n’arrêtaient pas de me parler des fusillades. Ils voulaient trouver un bien à l’écart de ces violences. Un bien qui ne soit pas dans le secteur où les fusillades ont eu lieu ».
Et l’actualité n’est malheureusement pas là pour le rassurer. Depuis 6 mois, le quartier et principalement les rues aux abords de la dalle Kennedy, sont le théâtre de ce qui s’apparente à des règlements de compte ou à des guerres de territoire. « Moi qui suis là depuis 30 ans, je n’ai jamais vu cela » nous livre l’agent immobilier. « Depuis quelques mois, les choses se sont accélérées. Les dealers n’ont plus peur de rien et utilisent des armes de guerre. Tous les commerçants du quartier s’inquiètent de la tournure des évènements ».
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Et d’ajouter : « Cela fait quelque temps déjà que je ne prends plus de biens près des points de deal. Exit pour moi la rue du Nivernais et la rue du Bourbonnais, là où sont les points de deal ».
Selon le responsable de cette agence immobilière, l’ambiance à Villejean se dégrade et les habitants sont très inquiets : « vous vous rendez-compte qu’ils vont jusqu’au supermarché plus loin en bas du quartier pour éviter la dalle Kennedy tellement ils ne veulent pas prendre de risque ». Pour autant, il ne constate pas une réelle baisse de son activité immobilière : » je continue à travailler correctement car j’ai des biens ailleurs et je sélectionne les secteurs où il n’y a pas de problèmes ».
L’agent immobilier craint cependant les mois à venir : « à partir de juin, après les résultats de Parcoursup, il va y avoir toutes les demandes étudiantes qui doivent arriver. On verra bien à ce moment-là les conséquences ».
À la recherche de savoir si un éventuel impact pouvait se ressentir dans les prix et le nombre des transactions immobilières sur le quartier, nous nous sommes tournés vers la chambre régionale des notaires qui nous a fourni les chiffres sur les trois dernières années et sur les quartiers rennais dans lesquelles il y avait eu ces derniers mois des fusillades : Villejean, Le Blosne et Maurepas.
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Concernant les prix de vente des appartements anciens, qui représentent le gros des transactions immobilières dans ces quartiers populaires de Rennes, force est de constater que les volumes de vente ont baissé.
Interrogé sur cette baisse, François-Eric Paulet, délégué à la communication de la chambre des notaires d’Ille-et-Vilaine et fin connaisseur du marché immobilier rennais, explique tout d’abord que ces quartiers, dont celui de Villejean, sont « des quartiers qui ont toujours subi un attachement un peu moins prononcé que d’autres quartiers et des quartiers sur lesquels il y a toujours eu moins d’engouement ».
De même, si les ventes sur Villejean qui est un quartier où il y a toujours eu des investisseurs qui achetaient des appartements pour les transformer en logements étudiants après des travaux étaient légion, « aujourd’hui, les taux d’intérêt sont trop élevés (…) ainsi que le prix des travaux. Et du coup, c’est vrai que ça a l’inconvénient d’enlever peut-être un petit peu de capacité d’achat pour les acquéreurs (…) Donc réussir quand même à assurer une rentabilité d’investissement là-dessus, c’est plus aussi automatique qu’avant ». Ce qui peut, selon le spécialiste, expliquer en partie la chute du nombre de ventes : 30 de moins de février 2024 à février 2025 à Villejean.
Quant à la chute des prix sur ce quartier, de 3 190 € en février 2024 à 3 020 € en février 2025 pour le prix médian d’un appartement ancien, soit -5,3%, elle peut s’expliquer par le fait que les acheteurs qui avaient plus de moyens pour investir et rentabiliser les locations sont moins présents et ceux qui achètent maintenant pour y habiter ne sont pas prêts à mettre les mêmes sommes d’argent pour acquérir leur bien.
François-Eric Paulet, de la chambre des notaires d’Ille-et-Vilaine, a le sentiment qu’il n’y a pas de « désertion, on va dire, de la ville et même de ces quartiers où les fusillades ont lieu », malgré la mauvaise réputation que ces évènements de violence donnent à la ville. Et d’appuyer son avis par le fait que « vivre à Rennes, c’est cher. Mais quitter, c’est cher aussi parce qu’on augmente d’autres postes d’investissement, que sont les voitures, les consommations d’essence et les temps de trajets aussi ».
Le notaire estime que s’il y a des habitants qui veulent quitter ces quartiers à cause des violences liées à ces guerres de territoire, « cela touche peut-être le secteur de la dalle Kennedy à Villejean où les fusillades ont eu lieu » mais « c’est encore un peu tôt pour le constater parce que les comportements d’achat aujourd’hui sont très rallongés, avec des processus toujours un peu plus longs de négociations et autres ».
Du côté des bailleurs sociaux et des gestionnaires de logements de type HLM, nous avons contacté Espacil Habitat qui nous a répondu que leurs services « n’avaient pas enregistré de demandes de mutation de logement liées aux récents événements survenus dans le quartier de Villejean ».