Le secteur de l’immobilier et du bâtiment traverse une période charnière. Avec une baisse de 30 % des transactions en 2024 par rapport à 2021 et plus de 50 % de volume en moins sur trois ans dans la construction neuve, la crise est bien réelle. Pourtant, loin de subir ce contexte difficile, certains entrepreneurs y voient une opportunité de transformation profonde. Qu’il s’agisse de digitaliser les processus de vente, de structurer un marché artisanal fragmenté, de maintenir l’excellence architecturale ou de préparer la transition énergétique du parc immobilier français, ces dirigeants partagent une conviction : c’est maintenant que se joue l’avenir de la filière.
Car au-delà des difficultés conjoncturelles, les défis structurels sont immenses. La réglementation environnementale RE 2020, qui se durcit tous les trois ans, impose une refonte des modes constructifs. L’objectif de 100 % de gaz vert dans les réseaux d’ici 2050 redessine la carte énergétique du pays. Et les attentes des Français évoluent : ils veulent vendre plus vite, rénover en confiance, construire durable. Plongée au cœur de cette révolution silencieuse, portée par des acteurs qui allient technologie, savoir-faire artisanal et vision long terme.
« Il y a plus d’agents immobiliers que de boulangeries en France. » Cette observation de Rémy Fabre, fondateur de Zefir, résume à elle seule le paradoxe du marché immobilier français : une multitude d’acteurs, mais une difficulté persistante à vendre efficacement. « C’est très difficile de savoir quel est le bon agent, qui a le bon acheteur pour vous », constate l’entrepreneur.
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Sa solution ? La vente collective. Plutôt que de confier son bien à une seule agence, le vendeur accède via Zefir à un collectif d’agents qui mettent en commun leurs carnets d’adresses et leurs acheteurs. « Ce que fait Zefir, c’est qu’on vend deux fois plus vite les biens immobiliers. Donc 58 jours en moyenne », contre 120 jours traditionnellement, explique le dirigeant. Une approche qui permet d’atteindre « 95 % des acheteurs du marché » tout en conservant le même niveau de frais qu’une agence classique — environ 5 % de la valeur du bien.
Le modèle, inspiré des pratiques anglo-saxonnes de collaboration entre agents, n’existait pas en France avant 2021. « En France, ça reste quand même une industrie qui est très individualiste avec le vendeur qui paye l’agent immobilier et assez peu de collaboration. On essaie de changer ça », affirme Rémy Fabre. Les résultats sont spectaculaires : plus de 3 500 transactions en moins de deux ans, plus d’un milliard d’euros de volume, 40 millions d’euros levés auprès d’investisseurs américains et un réseau de 3 500 agents partenaires qui gagnent en moyenne 17 000 euros de plus par an grâce à la plateforme.
L’ambition pour 2025 ? Multiplier la croissance par 2,5 avec 9 000 transactions visées, puis s’attaquer à l’expérience d’achat grâce à l’intelligence artificielle. « On a révolutionné l’expérience de vente. Aujourd’hui, on a envie d’aider les gens aussi à acheter et à trouver le bien de leurs rêves », projette le fondateur. Une expansion nationale est également en cours, avec un développement progressif des grandes métropoles vers les villes de province.
« Il n’existe pas de leader, il n’existe pas de champion national dans ces métiers. » Le constat de Jean-Charles Lebeau, fondateur de Renovio Investment, est sans appel. Le marché de la rénovation pèse 140 milliards d’euros en France, mais reste éclaté entre des dizaines de milliers de petites entreprises. « C’est très difficile aujourd’hui. Vous voulez rénover votre appartement ou votre maison, on fait appel à 4-5 entreprises, on est au milieu tout seul », illustre l’entrepreneur.
La réponse de Renovio : consolider ce marché en rachetant des PME artisanales, tout en préservant leur identité locale. « On vient racheter des entreprises de type PME, on les soutient et on les développe, et surtout on les fait travailler ensemble », détaille Jean-Charles Lebeau. En quatre ans, le consortium a intégré une douzaine d’entreprises, passant de zéro à 200 salariés et 30 millions d’euros de chiffre d’affaires. L’objectif ? Atteindre 200 millions d’euros en devenant ce « champion national capable de proposer une offre complète de rénovation à un client particulier, un pro ou même à une collectivité ».
Dans la construction neuve, le défi est différent mais la philosophie similaire. Pierre-Édouard Lefèvre, dirigeant de Demeures du Nord, défend une vision d’excellence artisanale : « La construction sur-mesure haut de gamme avec des matériaux triés sur le volet, c’est exactement l’excellence qu’on souhaite. » Ce constructeur lillois, qui a livré plus de 2 000 maisons depuis 1991, mise sur l’écoute client et un accompagnement de A à Z — de la recherche de terrain jusqu’au service après-vente.
Face à la crise du logement neuf — « plus de 50 % de volume en moins sur 3 ans » —, l’entreprise a dû restructurer ses trois entités tout en maintenant son positionnement. « On a des artisans qui travaillent avec nous depuis 10 années, qui sont triés sur le volet », souligne le dirigeant. L’enjeu majeur reste l’adaptation aux nouvelles normes environnementales : « La RE 2020 s’accentue tous les trois ans. Il y a des modes constructifs qu’on pouvait utiliser à l’époque qui aujourd’hui ne passent plus. » La prochaine échéance de 2028 impose déjà de repenser le modèle constructif avec des matériaux biosourcés.
« On ne pouvait pas tout électrifier. » Jean-Charles Colas-Roy, président de Coénove, pose le débat énergétique en termes pragmatiques. Cette fédération d’industriels spécialisés dans l’énergie et le bâtiment réunit fabricants d’équipements de chauffage, installateurs, mainteneurs et acteurs du gaz vert. Son credo : « C’est dans la complémentarité de ces deux vecteurs — électricité et gaz — qu’on va pouvoir trouver le meilleur optimum pour le pays. »
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 11 millions de ménages français utilisent du gaz, soit une maison individuelle sur trois et un logement collectif sur deux. L’enjeu n’est pas d’abandonner cette infrastructure, mais de la verdir. « Entre 2040 et 2050, 100 % de gaz vert dans nos réseaux. C’est vraiment une chance pour l’indépendance énergétique de notre pays et notre souveraineté », affirme Jean-Charles Colas-Roy. La trajectoire est progressive : 20 % de gaz vert en 2030, 40 % en 2035, puis 100 % à l’horizon 2050.
La France dispose d’un atout majeur dans cette transition : son agriculture. « La France, c’est le pays d’Europe où on a le plus grand potentiel de fabriquer des gaz verts grâce aux déchets agricoles, grâce aux déchets de l’agroalimentaire. Ça donne un potentiel de 300 TWh là où la consommation sera de 200 TWh en 2050 », détaille le président de Coénove. Concrètement, le biogaz est produit dans des méthaniseurs qui valorisent les déchets des exploitations agricoles — une source d’énergie renouvelable et locale.
Pour les particuliers, cette transition se traduit par des solutions hybrides combinant pompe à chaleur électrique et chaudière gaz. « Les économies possibles vont de 30 à 70 % d’énergie, et jusqu’à 60 % sur la facture », précise le dirigeant. Coénove promeut également la modernisation du parc existant avec des chaudières THPE (très haute performance énergétique). L’hydrogène vert viendra compléter ce mix énergétique dans les années à venir, renforçant encore l’indépendance française vis-à-vis des énergies fossiles importées.
Ces quatre témoignages dessinent les contours d’une filière immobilière et bâtiment en pleine transformation. Au-delà de la diversité des métiers — transaction, rénovation, construction, énergie — plusieurs enseignements se dégagent pour les professionnels comme pour les particuliers.
• La collaboration comme accélérateur : faire travailler ensemble des acteurs traditionnellement individualistes — agents immobiliers chez Zefir, artisans chez Renovio — permet de créer de la valeur pour tous.
• L’ancrage local comme force : qu’il s’agisse des artisans triés sur le volet de Demeures du Nord ou des PME régionales intégrées par Renovio, la proximité reste un atout différenciant face aux géants du secteur.
• L’anticipation réglementaire comme nécessité : RE 2020, RE 2028, objectifs de gaz vert… Les entreprises qui réussiront sont celles qui préparent dès maintenant les échéances de demain.
• La complémentarité plutôt que l’exclusion : dans la transition énergétique comme dans la vente immobilière, les solutions hybrides et collaboratives s’imposent face aux approches monolithiques.
• Zefir (Vente immobilière collaborative) — Lire l’interview
• Renovio Investment (Consolidation rénovation) — Lire l’interview
• Demeures du Nord (Construction haut de gamme) — Lire l’interview
• Coénove (Transition énergétique bâtiment) — Lire l’interview

Ces interviews ont été réalisées par Médias France en collaboration avec Michel Denisot.
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