Alors que le marché de l’immobilier classique demeure morose, quelques classes d’actifs tirent leur épingle du jeu, à l’instar de la logistique, l’hôtellerie ou les résidences gérées. Mais les data centers restent quant à eux souvent discrets, même s’ils représentent l’un des plus gros réservoirs de croissance des années à venir : celle du secteur est en effet sept fois plus dynamique que le reste de l’économie française.
Derrière l’impressionnant dynamisme des data centers se cachent plusieurs constats. Le premier est simple : la consommation de données explose. Aujourd’hui estimé en France à 200 Go par mois et par habitant, le trafic devrait passer à plus de 1035 Go à l’horizon 2035, soit cinq fois plus en l’espace de dix ans. Des chiffres qui s’expliquent par des usages sans cesse croissants : streaming vidéo ou télétravail bien évidemment, mais aussi l’Internet des objets, qui continue son déploiement discret mais régulier. Les nouvelles technologies, comme l’IA, la réalité virtuelle ou augmentée, sont quant à elles particulièrement gourmandes en données et en puissance de calcul.
L’Europe à la traîne
Mais la France et l’Europe doivent également mettre à niveau leur parc de data centers. À ce jour, l’Hexagone en compte 315, nettement moins que l’Allemagne (521) et le Royaume-Uni (514). Mais c’est surtout face aux États-Unis que le déphasage est le plus visible : le pays possède plus de 5 300 data centers sur son territoire. Même s’il fallait cumuler les chiffres européens, le Vieux Continent arrive péniblement à aligner 1 200 sites. Depuis trop longtemps, les Français et leurs voisins se contentent de se reposer sur les capacités américaines. Des années de sous-investissement dont les conséquences sont d’autant plus frappantes que l’élection de Donald Trump en novembre dernier a mis en lumière la fragilisation sans précédent de la relation transatlantique. Si l’Europe veut pouvoir assurer son indépendance, tant sur les besoins de data centers « classiques » que pour ceux consacrés à l’IA, il va falloir construire !
Une classe d’actifs aux besoins particuliers
Reste que, si le secteur semble vouloir s’améliorer, le développement de nouveaux data centers est complexifié par leurs besoins très spécifiques, notamment pour ce qui est des infrastructures. Les centres de données sont en effet très gourmands en énergie, à tel point que le secteur représente 1,3 % de la consommation d’électricité nationale – un chiffre appelé à grimper en flèche dans les années à venir.
La capacité de production et d’acheminement est d’ailleurs très souvent le grand facteur limitant dans le déploiement de nouvelles capacités. Les data centers nécessitent d’avoir accès à une énergie à la fois abondante, bon marché et, surtout, fiable.
Une consommation de données multipliée par cinq en dix ans
Ce dernier point peut justement poser des soucis dans un contexte d’utilisation des énergies renouvelables. La question du raccordement est également complexe, en particulier pour les data centers dits « hyperscale » dont la consommation dépasse régulièrement les 150 mégawatts, soit l’équivalent des besoins d’une ville de 150 000 habitants. Certains projets actuels prévoient même la construction de sites excédant le gigawatt de consommation. Au point que de grands opérateurs américains se lancent dans le nucléaire. Microsoft a par exemple financé la remise en activité de la célèbre centrale de Three Miles Island pour sécuriser l’alimentation de ses installations. Dans ce contexte, la France a clairement une carte à jouer avec son parc nucléaire offrant une énergie décarbonée relativement abordable, même si l’arrivée de nouveaux consommateurs énergivores risque de faire grincer les dents des industriels classiques, dont l’approvisionnement pourrait être mis en péril par la concurrence de nouveaux acteurs.
Des projets dépassant le gigawatt de consommation sont envisagés
Second facteur majeur : la connectivité. Les data centers font transiter des quantités colossales de données et doivent donc pouvoir se connecter aisément aux réseaux de fibre optique de très grande capacité. D’un point de vue géographique, ces deux critères de l’énergie et de la connectivité limitent grandement les possibilités d’installation. Contrairement aux assets logistiques qui peuvent être essaimés un peu partout sur le territoire, les data centers se concentrent sur de grandes agglomérations. En Europe, les cinq principaux hubs sont Londres, Amsterdam, Frankfort, Dublin et Paris. Ainsi, l’Île-de-France regroupe un tiers des data centers français et pas moins de 60 % de la puissance installée. Des chiffres impressionnants qui font de la région le quatrième plus gros hub mondial du domaine. Plus précisément, ce sont l’Essonne et le Val-de-Marne qui regroupent l’essentiel des projets, avec respectivement 44 et 28 % des surfaces à construire. Ailleurs sur le territoire, c’est Marseille qui tire son épingle du jeu, se classant au septième rang mondial grâce à sa connectivité : pas moins de 18 câbles de fibre optique sous-marins émergent près de la cité phocéenne. La France paraît donc bien partie pour accueillir une part non négligeable des investissements dans le domaine, qui, selon France Datacenters, seront très principalement concentrés dans le bassin parisien. Le gouvernement semble cependant vouloir diversifier un peu l’implantation géographique des projets. Suite au sommet sur l’IA, 35 nouveaux data centers dans neuf régions ont été annoncés, avec, outre l’Île-de-France (7 centres), un accent mis sur les Hauts-de-France (8 sites) et la région Grand Est (7 centres).
De nombreuses difficultés d’implantation
L’implantation de data centers dans des zones urbaines déjà très denses ne s’en heurte pas moins à quelques écueils. S’ils engendrent certes moins de nuisances que des installations industrielles ou logistiques classiques, leur impact écologique fort complique pour les riverains l’acceptabilité des centres de données, en raison de leur consommation d’électricité et d’eau destinée à assurer leur refroidissement. Une des pistes possibles pour « verdir » ces infrastructures pourrait être la récupération de la chaleur fatale pour des réseaux de chaleur urbains ou des équipements publics.
À cela s’ajoutent évidemment les nombreuses contraintes légales (ICPE, lois ZAN et REEN) auxquelles doivent se soumettre les projets de création de ces sites. Parmi les autres freins souvent évoqués figurent également les délais de raccordement électriques. Il faut ainsi entre 5 et 7 ans à RTE et Enedis pour connecter au réseau un site de 150 mégawatts, soit le double des délais en vigueur chez nos voisins européens. Nombre de parties prenantes plaident donc pour une remise à plat des processus à ce niveau.
Vers une simplification ?
Dans la foulée du sommet sur l’IA, les différents acteurs, État et énergéticiens en tête, semblent cependant volontaires pour rendre le cadre réglementaire plus accueillant pour les projets IA. Au cœur des mesures envisagées : l’excédent électrique français, avec l’annonce d’une remise de 10,5 euros par mégawattheure pour les constructeurs et opérateurs s’engageant à améliorer leurs performances énergétiques. Une condition qui devrait être d’autant plus facile à remplir que l’optimisation énergétique est capitale pour la rentabilité de ces installations. 
Les particularités des data centers sont peu prises en compte par la législation
Le gouvernement souhaite également élargir le statut de Projet d’intérêt national majeur (PIMN) aux data centers, pour réduire d’un an les délais d’instruction – en confisquant au passage les compétences des collectivités locales sur les questions d’urbanisme et d’aménagement et en dérogeant à certaines règles environnementales. Pas encore votée, cette réforme fait déjà grincer les dents de ceux qui y voient une dérégulation en sous-main de cette classe d’actifs. Si l’hypercroissance des data centers est actée, les débats qu’ils provoquent sont, eux, loin d’être conclus. 
François Arias
Dossier spécial – Datacenters : construire l’autonomie numérique.  


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