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C’est jour de marché, ce vendredi d’été, à Saint-Etienne-de-Tinée. Moment de convivialité pour ce village installé en haute Tinée, au pied des sommets du Mercantour. Mais les sourires s’effacent avec les questions. Les visages se ferment, les pas se pressent. Une dame finit par prévenir: « Personne ne vous parlera ici, tout le monde doit quelque chose à la mairie. »
Le village est l’épicentre des affaires qui secouent les vallées et plus largement la Métropole de Nice depuis des mois. C’est d’ici, des bureaux de la subdivision de la Métropole en Tinée qu’est parti le signalement qui a engendré l’enquête ouverte par le parquet de Nice pour « détournement de fonds publics », « escroquerie, faux, usage de faux » et « recel ». Avec sous le feu des projecteurs, Jean-Marie Fabron, numéro 1 de la subdivision de la Métropole en Tinée pendant dix ans, mais aussi époux de la maire, Colette Fabron.
C’est le départ à la retraite de celui qui était le monsieur routes de la vallée depuis 2012, qui a tout déclenché. En décembre 2022, son successeur a débarqué de la régie eau d’Azur. Ils ont travaillé ensemble pendant un mois, le temps de se transmettre les dossiers.
La nouvelle direction s’installe. Le directeur général des services de la Métropole, Olivier Breuilly, dit avoir été alerté à ce moment-là: « Il a été porté à ma connaissance que des travaux étaient payés, mais non réalisés. J’en ai informé le président de la Métropole [Christian Estrosi] qui a fait un signalement auprès du procureur. »
Même chose du côté Vésubie. L’enquête s’est étendue aux vallées, avec ses images marquantes: les perquisitions, les travaux à l’arrêt, les agents suspendus. D’après une source proche du dossier, 40% des chantiers concernés par l’enquête ne relèvent pas de la reconstruction post-Alex. C’est donc bien la manière dont ont été attribués les marchés publics – et donc l’argent public, au sens large – qui est dans le viseur.
Que s’est-il passé dans ces territoires reculés de montagne, éloignés des regards et où responsables et entrepreneurs se connaissent depuis toujours? A Saint-Etienne-de-Tinée, les bruits courent: Jean-Marie Fabron « se serait fait piéger », qu’il n’était « pas assez professionnel », qu’il « s’en est mis plein les poches… » Ou encore que les lois ne sont pas les mêmes dans les villages: « Je te prête ça, tu me prêtes ça, on arrange les copains, râle un groupe de dames, près du marché. On déneige un peu plus pour arranger les potes. Ça s’est toujours fait comme ça. »
Christian Estrosi, de son côté, répond qu’il « espère que personne ne s’est fait de l’argent sur le dos de la Métropole ».
Détournements? Maladresses? Incompétence? Ou fausse alerte? L’enquête devra le déterminer. Elle sera « de longue haleine », a prévenu le procureur de la République de Nice, Xavier Bonhomme, sur BFM Côte d’Azur « avec un préjudice final qui sera peut-être de plusieurs millions d’euros. »
Jean-Marie Fabron répond par écrit, relu par son avocat. Sa ligne est claire et nette: il réfute toutes les accusations. Tout ce qu’il a fait, depuis son arrivée à la tête de la subdivision, l’a été dans les règles et surtout, il n’a fait que « suivre les instructions ».
Il le martèle: « Je ne m’explique pas cette enquête puisque depuis 2012, nous appliquons les instructions de notre hiérarchie ». « La gestion des marchés de la tempête Alex était centralisée par la direction de la Métropole, en conséquence nous suivions strictement les procédures et instructions reçues de notre hiérarchie ». « Je ne connais pas de chantiers ayant posé problème, les contrôles de l’avancement des travaux étant strictement effectués ».
Par ailleurs, Jean-Marie Fabron dit « ignorer d’où vient le signalement » et que « l’enquête ouverte ne concerne pas la seule subdivision de la Tinée mais l’ensemble des subdivisions ».
Y a-t-il eu défaillance et où se trouve-t-elle?
L’enquête « de longue haleine » devra le déterminer.
Jean-Marie Fabron au cœur de l’enquête, petit séisme à Saint-Etienne-de-Tinée. Depuis, les rumeurs courent bon train, dans ce village de montagne. Mais chez les habitants, un sentiment domine : c’est un duo, qui est touché et même lâché.
Lui était le numéro un local de la Métropole. Son épouse, Colette Fabron, est maire depuis 2014 et dirige la commune d’une main de fer, si bien qu’elle n’a plus d’opposition officielle. « S’il n’y a pas d’opposition c’est que j’ai été réélue grâce à la confiance des Stéphanoises et Stéphanois », défend-elle. « Elle est très aimée ici, lance une habitante. Mais aux dernières municipales, on a eu le choix entre Colette Fabron et Colette Fabron… »
Dans le monde associatif, on souligne par ailleurs qu’elle est également présidente de la caisse locale du Crédit Agricole. Bilan, pendant des années, tout – demandes de subventions, de permis de construire, de travaux… – devait passer par un seul nom : Fabron, mari et femme.
Une concentration qui finit par faire peur. La preuve : lorsqu’on les arrête pour causer de la Métropole, les Stéphanois déclinent souvent, sans dissocier l’un de l’autre. « Ce sont des gens corrects, souligne un commerçant. Ils s’activent pour le bien-être des citoyens. Mais personne ne vous répondra. Tout le monde a toujours quelque chose à demander à la maire, ou lui doit un emploi… Tout le monde est lié à la politique.
Certains parlent, toujours à condition de ne pas être nommés. Avec un scénario qui revient et qui prend pour point de départ un courrier que certains ont vu comme un reproche du président de la Métropole, Christian Estrosi, envoyé aux habitants de Saint-Etienne-de-Tinée peu après les élections législatives de 2022. Les Stéphanois ont voté à 61 % pour Christelle d’Intorni, candidate d’Éric Ciotti, ennemi de Christian Estrosi, qui défendait Marine Brenier (39 %). Quels que soient les actes de Jean-Marie Fabron, l’alerte lancée par le président de la Métropole qui a déclenché l’enquête est vécue comme une sanction. « C’est le système Estrosi, ça fait trente ans que c’est comme ça, c’est comme une dynastie, souffle une habitante. Ils profitaient d’un système, ça s’est toujours fait. Mais Estrosi ne nous aime plus, il a envoyé une lettre pour nous engueuler après les élections. Alors il a saqué tout le monde. »
Une théorie accompagnée d’une démonstration : comme à leur habitude, les Fabron auraient voulu placer un proche à la tête de la subdivision métropolitaine. En l’occurrence Serge Rapuc, adjoint de Jean-Marie Fabron. Mais Christian Estrosi aurait choisi de mettre quelqu’un d’autre, pour les punir. C’est cette personne qui a « découvert le pot aux roses », a sonné l’alerte, avant de repartir au bout de quelques semaines.
Selon une source proche du dossier, Serge Rapuc – qui n’a pas voulu répondre à nos questions – a bel et bien candidaté, tout comme celui qui l’a eu, le responsable de la régie eau azur d’Isola. Mais, toujours selon cette source, la décision d’attribuer le poste a été prise avant les élections législatives. Ce qui met à mal toute la démonstration.
L’homme qui a brièvement remplacé Jean-Marie Fabron a repris son ancien poste et refuse de s’exprimer sur le sujet. « Je ne veux pas que mon nom soit mêlé à ces histoires ». Sollicité à de nombreuses reprises, le couple Fabron n’a souhaité s’exprimer que par écrit. Voient-ils dans cette affaire une forme de sanction politique de la part de Christian Estrosi ? « Je ne le crois pas », répond Jean-Marie Fabron. Quant à Colette Fabron, elle affirme qu’il « n’y a jamais eu de collusion ou passe-droit en raison de la fonction de M. Fabron. »
Et « conteste totalement » toutes les accusations, ainsi que la qualification d’un « système Fabron » à St-Etienne-de-Tinée.
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