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Des filles sur un trottoir. Une berline allemande immatriculée à l’Est qui veille. Les clichés ont la vie dure. On croise toujours ce genre de scène à Bordeaux. Mais en quelques années, le tableau de la prostitution en ville a été totalement redessiné. Dématérialisé. De la rue aux réseaux : « Il y a eu un déplacement vers l’espace numérique », expose Véronique Latour, directrice de La Case.
L’association bordelaise a pu constater ce phénomène à travers l’activité de Poppy, son établissement de réduction des risques à destination des personnes qui se prostituent. Un poste d’observation dans lequel interviennent des professionnels de la santé et du social. Mais aussi des « médiateurs de santé pairs » : des personnes qui se prostituent elles-mêmes et jouent un irremplaçable rôle d’interface.
Pourquoi cette migration vers le numérique ? « Il est dû à une conjonction de trois phénomènes, expose Véronique Latour. D’abord, la loi de 2016 qui criminalise les clients – ceux qui rôdent dans la rue risquent une amende. Vertueuse dans son objectif, la loi a un effet secondaire inattendu : les personnes qui se prostituent se cachent pour préserver leur activité. »
La directrice poursuit : « Tout cela a été accéléré par la crise sanitaire. Il n’y avait plus personne dans la rue et pourtant la prostitution a continué. Tous ceux qui ne sont pas concernés par la fracture numérique ont déplacé la négociation de leurs prestations vers Internet. Seuls sont restés dehors les plus fragiles – économiquement, culturellement… » Notamment des ressortissants bulgares et nigérians. « Mais même les lieux de prostitution de rue sont devenus très mobiles », ajoute Véronique Latour. Il est loin, le temps où on faisait le trottoir « à demeure » cours Pasteur.
Troisième phénomène : l’adoption des outils numériques par toute la société. En facilitant la mise en contact directe sans « guichet » physique (les administrations ou les services clients). Et sans doute aussi en banalisant le fait de monnayer nos biens : Vous avez besoin d’argent ? Vous êtes prêt à faire passer entre d’autres mains cette robe ? Vinted. Votre logement pour une semaine ? Airbnb. Votre voiture pour le week-end ? Get around. Votre corps pour une heure ? « Toutes les plateformes s’y prêtent, c’est le jeu de l’offre et de la demande », constate Camille Escaich, coordinatrice de Poppy.
Cela concerne des sites et applis anodins : leboncoin (section « rencontres ou « massages ») ; des réseaux sociaux comme X (ex-Twitter) – où les prestations sexuelles sont indiquées par les « emojis » codifiés (diamant, liasse ailée, tête de diable…) ; des sites de rencontres, des forums… Mais aussi des plateformes plus spécialisées : le très « cracra » coco.gg, hébergé dans les îles anglo-normandes où il échappe à toute régulation. Et d’autres repaires : Lespompeuses, Sexe model, Lady Xena, Planet Romeo…
Pour s’adapter au phénomène, Poppy a mis sur pied une méthodologie pionnière : des « maraudes numériques ». Il s’agit d’aller à la rencontre de celles et ceux qui se prostituent. Plus en arpentant les trottoirs mais en écumant les coins et recoins du web. Une idée de l’ampleur de la partie « digitalisée » de l’iceberg : « L’an passé, dans notre file active, 300 personnes ont été contactées dans la rue ; 300 au local de Poppy ; et 2 000 sur le Net, dont la majorité à Bordeaux. Et on est loin d’avoir contacté tout le monde ! »
Petit tour sur un site d’escorts lors d’une maraude. Comme pour choisir une marchandise, des onglets permettent de filtrer sa recherche : femme ? Homme ? Cisgenre ? Trans ? Blond ? Brun ? Seins naturels ? Ethnie ? Taille du bonnet ? Quelques clics, voici les prix : une heure, 300 euros. Deux, 600 euros. Dans la fourchette haute du marché.
Ce que constatent ces vigies du web, c’est la diversité des situations. « ‘‘La’’ prostitution, ça n’existe pas, insiste Véronique Latour. Il y a des hommes (20 %), des femmes, des trans, des Français, des étrangers, des pauvres, des gens qui gagnent bien leur vie, des étudiants précaires, des mères isolées. Ça peut être occasionnel ou durable. À heures fixes ou pas… Et on doit proposer à tous un accompagnement adapté. »
Reste qu’à un moment, Internet ou pas, il faut bien « consommer » la prestation dans le monde physique. « Pour moi, travailleuse du sexe via des annonces en ligne, c’est en hôtel ou en appartement. Dans le cas de ceux qui se prostituent dans la rue, ça peut être entre deux voitures, dans un camion (love car) ou dans le véhicule du client », explique Soléa. « Ça peut sembler étonnant, mais ceux qui se prostituent ainsi considèrent souvent que c’est moins dangereux que sur Internet », assure Véronique Latour.
Pour Soléa, c’est l’inverse : « Je gère mieux le risque en lisant les annonces des clients entre les lignes ; les filles de rues s’en sortent mieux en ‘‘scannant’’ le client en face-à-face. » Toutes deux s’accordent sur un point : « Paradoxalement, la loi de 2016, avec son objectif de les protéger, laisse les personnes seules face au client… avec une dangerosité accrue en termes de violences physiques. » Poppy et La Case ne jugent pas. Ni la loi en vigueur. Ni les personnes à qui sont proposés un accès au soin, au droit et une écoute sans a priori. « Nous ne sommes pas là pour les ‘‘sauver’’ », lâche Camille Escaich.
Pour ceux qui sont en danger ou veulent arrêter, Poppy propose toutefois un « parcours de sortie ». « On fait en fonction de ce que demande la personne », poursuit la coordinatrice. « Ou de ce qu’elle est en capacité de demander selon sa situation : addictions, dettes de passeurs, menaces dans le pays d’origine… »
Et de conclure : « Il y a beaucoup de clichés à déconstruire. Les personnes qui se prostituent sont soucieuses de leur santé. Elles ne sont pas « toutes malades » ou « toutes droguées ». Il y a de la prostitution dans toutes les couches sociales. Pas que des victimes de réseaux mais aussi des personnes qui choisissent. Notre association est ouverte à tous. » C’est du lundi au vendredi de 14 à 17 heures sans rendez-vous, 12, rue de la Tour-de-Gassies.
Tel : 05 57 30 85 20. Moins de 25 ans : rose-lacase.fr
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