Café, clope, soleil généreux et ticket « Chiffre d’or » à gratter : tel est le petit plaisir matinal de Bernard, 39 ans, à la terrasse du bar-tabac Le Narval. Ce Mentonnais travaille en intérim dans la restauration, vient de suivre une formation de diagnostiqueur immobilier. Et son diagnostic sur l’immobilier local est implacable : « ça manque de logements ! »
Bienvenue à Menton-Garavan, à quelques encablures de la frontière franco-italienne. Ici débute notre « road trip » entre Alpes-Maritimes et Var, qui nous mènera chaque semaine sur la route des municipales des 15 et 22 mars.
Menton, une « ville de vieux » ? Cette réputation colle au zeste de la cité des citrons. Bernard ne la dément pas forcément. Mais il laisse entrevoir une autre réalité sociologique : celle des actifs frontaliers. « ça manque de loisirs pour les jeunes. Pourtant, ce sont eux qui font travailler Menton. » Le nœud du problème ? « Il y a beaucoup trop d’appartements secondaires, et pas assez de logements pour les actifs. Là où j’habite, la moitié des apparts sont libres onze mois par an ! »
Sur le littoral mentonnais, une bouffée de chaleur nous saisit ce matin-là. Pied de nez indécent à la France qui grelotte. Les façades picturales de la vieille ville offrent un paysage de carte postale. Mais ce cadre de vie a un prix. Et cela, Dimitri Vandrepol et Maeva Haiblé, malgré leur sourire ensoleillé, ne le savent que trop bien.
Dimitri, Mentonnais de 31 ans, est chauffeur de maître à la tour Odéon, ce phare monégasque qui toise Beausoleil du haut de ses 170 mètres. Mavea, née en Principauté, est serveuse à Menton. Ils aimeraient y acquérir leur premier appart, avec leur chien Freya. « Mais c’est compliqué. C’est la Côte d’Azur, c’est un peu hors de prix ! » Trop d’Airbnb à leur sens, pas assez de logements libres. « S’il y en avait plus, peut-être que ça ferait baisser les prix ? »
Tous deux suivent de près la très médiatique joute municipale à Menton, électrisée par la présence d’un certain Louis Sarkozy. Samedi dernier, ils devaient assister au coup d’envoi du mouvement des jeunes avec le candidat soutenu par LR. « Je suis plutôt libéral, il a un grand nom, des propositions pour les jeunes… J’hésite encore avec madame », confie Dimitri Vandrepol, en se tournant vers la permanence bleu marine d’Alexandra Masson.
La députée RN de la 4e circonscription des Alpes-Maritimes est l’autre favorite pour succéder à Yves Juhel. Aux législatives de 2024, elle avait plié l’affaire au premier tour. Avec 56,24 %, elle a été la députée la mieux réélue des A.-M. et du Var. Elle a posé son QG à l’entrée du réputé marché des halles. Son discours de fermeté y rencontrera-t-il l’écho espéré ?
Car la sécurité figure, elle aussi, parmi les priorités des électeurs. C’est le cas d’une Mentonnaise de 65 ans, « bien active », qui préfère témoigner anonymement dans le marché couvert. Elle dit avoir subi « des gestes pas très sympathiques », un jour, en se rendant au travail. « Avant, je me sentais en sécurité. Là, moins. Ça a changé, et pas dans le bon sens ». Même si, concède la sexagénaire, « ce n’est pas pire qu’ailleurs… »
Des « ailleurs », Matthéo Mino en a connu. à 22 ans, il a déjà roulé sa bosse entre Asie, Australie, Émirats, Angleterre et Finlande. Le voici avec son frère Simon, 29 ans, dans leur stand de cuisine traditionnelle qui fleure bon l’Italie, « Mangiami dove vuoi ». Matthéo est profondément attaché à Menton. Problème : il ne veut « pas rester. Je suis toujours content de revenir, de voir ma famille… Mais je ne sais pas si je suis heureux de rester. »
Motif ? « Pour nous qui sommes jeunes, c’est compliqué de se loger, et de sortir. Faire de l’escalade, un p’tit bowling, un laser game… » Tout ceci lui manque dans sa ville de cœur. Une ville « trop axée tourisme, en termes d’offre et de prix », selon les frères Mino. Le tourisme, ces commerçants en bénéficient. « Mais on oublie trop les locaux. »
Retour à notre voiture. Cap sur le centre-ville et les incontournables jardins Biovès. Midi. Dans la boulangerie Jean-Luc Pelé, travailleurs et retraités répondent à l’appel du sandwich. Le premier vendeur, Maxime Chadaigne, 32 ans, dépeint une « ville qui s’améliore, des quartiers qui se renouvellent. Plein de magasins ouvrent, plein d’immeubles sont construits… ça amène beaucoup de vie ». Le hic ? Un pouvoir d’achat ric-rac pour de jeunes actifs comme lui. « Alors je ne pars pas en vacances, je ne fais pas de folie. » N’empêche : « Dans l’ensemble, il fait bon vivre ici. »
Deux clients attablés en terrasse peuvent en témoigner. Ils enseignent au collège voisin, la Villa Blanche. Victoria Courant, ex-infirmière de 34 ans, est prof de français. Thomas Boutez, 23 ans, de maths. Tous deux ont fait leur première rentrée en septembre. Mais pas de la même façon.
Victoria habite Cagnes-sur-Mer. Elle décolle dès 6 h pour être devant ses élèves à 8 h. « Ça me revient trop cher d’utiliser ma voiture. » Thomas, lui, a quitté Nice. Il débourse 740 euros par mois pour un 22 m². Il s’est renseigné sur l’achat, « à Menton, il y a très peu d’annonces, le prix des biens hallucinant ! » Dommage, car « le cadre de vie top. Mais l’immobilier est un frein pour beaucoup. »
Claire Liebert sort de la pharmacie avec une amie. Cette infirmière de 55 ans a la fibre sociale chevillée au cœur. Elle plaide pour « plus de social et de logements sociaux ». L’insécurité ? Les flux migratoires ? De faux problèmes à ses yeux. « Beaucoup de mensonges sont racontés ici. On veut faire peur aux gens. Les gens se plaignent beaucoup alors qu’on a une qualité de vie fantastique ! »
Étape suivante : Castellar, joli village de 900 âmes limitrophe de Menton. Son cœur bat à dix minutes et quelques virages de la zone d’activité du Careï. Là-haut, la vue sur Menton est imprenable. Et la frénésie du littoral s’incline devant la quiétude villageoise.
Place Georges-Clemenceau, juste devant la mairie, Charline Emellina sert une poignée d’habitués à la terrasse de L’Ormeau. Son énergie est précieuse pour animer ce bistrot et le tissu économique local. « C’est dur parce qu’on est entre deux eaux : on est un village, mais on est proche de Menton. Les gens se logent par ici mais ils travaillent à Monaco, Roquebrune-Cap-Martin… Et ils consomment peu ici. »
Si près, si loin, Castellar souffre d’un déficit de passage. Alors il faut s’adapter. Une habitude pour Paul Caussé, 37 ans. Né en Nouvelle-Calédonie, il a vécu en Russie et au Japon, avant de poser ses bagages ici. Le patron de l’Ormeau y a aussi ouvert la Veillée, un restaurant de cuisine raffinée. Au départ, il tablait sur quatre-vingts couverts. Il a revu son concept et s’en tient à huit clients, privilégiant l’exception : repas au comptoir, menu unique, mets raffinés. à deux pas de là, c’est la Gratuiterie qui noue du lien social. Dans cette friperie associative, on donne et on reçoit sans contrepartie. Comme son nom l’indique, tout y est gratuit. Seul le sourire des bénévoles n’a pas de prix.
Dernière étape du jour : Sospel, 15 km plus loin. Les bordures de la route sont saupoudrées de neige. Cette route, Stéphane Renaud la connaît bien. Ce taxi sospellois de 53 ans la parcourt « trois, quatre fois par jour, pour amener des patients à l’hôpital ». Un signe : « Il y a tout le temps du monde. Beaucoup de gens font le va-et-vient. C’est lié à l’expansion du village. »
Sospel, un « village » de près de 4 000 habitants désormais. Laure Gury, 25 ans, a grandi avec lui, sur les rives de la Bevera. Elle a vu des commerces s’ouvrir, des routes se rafraîchir, des actifs s’installer. Cette salariée de l’Automobile club de Monaco « se sent en sécurité dans un petit village charmant ».
« Sospel, c’est un petit paradis ! », s’exclame Didier Langlois. Le gérant de Terre d’Azur immobilier est bien placé pour voir arriver « des actifs qui travaillent sur le littoral. Il y a un gros turnover ! De plus en plus de gens veulent acheter une résidence principale à Sospel. Car ici, pour 400 ou 500 000 euros, on a une maison. Alors qu’en bas, on a un appartement. »
La lumière décline sur la vallée. Jérémy Pilloix, commerçant de 39 ans, fait une pause clope devant le pont-vieux du XIVe s. qui enjambe la Bevera. Il se prépare à s’envoler avec sa famille pour le grand nord norvégien. Mais que l’on ne s’y trompe pas : « C’est un choix de vie », et un probable pincement au cœur. « On n’est pas malheureux ici. C’est un bon petit village. »
Vous pouvez le désactiver pour soutenir la rédaction du groupe Nice-Matin qui travaille tous les jours pour vous délivrer une information de qualité et vous raconter l’actualité de la Côte d’Azur
Et nous, on s’engage à réduire les formats publicitaires ressentis comme intrusifs.
Si vous souhaitez conserver votre Adblock vous pouvez regarder une seule publicité vidéo afin de débloquer l’accès au site lors de votre session
Un cookie pour nous soutenir
Nous avons besoin de vos cookies pour vous offrir une expérience de lecture optimale et vous proposer des publicités personnalisées.
Accepter les cookies, c’est permettre grâce aux revenus complémentaires de soutenir le travail de nos 180 journalistes qui veillent au quotidien à vous offrir une information de qualité et diversifiée. Ainsi, vous pourrez accéder librement au site.
Vous pouvez choisir de refuser les cookies en vous connectant ou en vous abonnant.
Merci de la part de toute notre rédaction 🙏